Nancy Huston a déjà dit en entrevue que la maternité était le grand «in-pensé» de notre civilisation, mais avec la nouvelle vague du féminisme et la multiplication des voix d'auteures, cette situation est appelée à changer à vitesse grand V, et sur ce thème, retenez ces deux titres qui se distinguent dans la rentrée d'automne: Mère d'invention de Clara Dupuis-Morency et L'ivresse du jour 1 de Shanti Van Dun.

Chantal Guy LA PRESSE

Fait à noter, ce sont deux premiers romans qui mettent au monde deux écrivaines pour qui création et procréation vont de pair - et c'est tant mieux, parce que c'est puissant. Nous voilà littérairement inséminés par deux voix qui veulent le chaos.

En exergue de L'ivresse du jour 1, une citation d'Annie Leclerc, auteure d'Épousailles et de Paroles de femmes, ne nous étonne pas et donne le ton de ce court roman lumineux, immense consentement à la vie qui nous déborde. La narratrice, sur le point d'avoir son premier enfant, célèbre l'engagement de son couple envers l'avenir et le «mépris de la possibilité des catastrophes». 

«Il n'y a pas de délinquance plus grande, pas d'arrogance plus grande que cette jouissance partagée qui se dresse sans honte devant la bêtise humaine, devant l'Histoire sanglante.» La famille s'agrandit, jusqu'à un troisième enfant imprévu, qui est celui des «recommencements», parce que «juste une fois encore», et qui fera éclater la traditionnelle famille nucléaire. «Tu es désordre et chiffre impair, tu es l'enfant qui bouscule et en rajoute, tu es vertige et dispersion, tu en remets là où c'est plein, je ne fournis plus...» 

Malgré l'épuisement, malgré le sentiment d'être dépassée, malgré l'éclatement du couple même - car «il» n'accepte pas autant d'être «brisé» par toute cette vitalité -, Shanti Van Dun s'enivre, comme dans le titre, de tout ce qui nous fait habiter le monde, et cette ivresse est contagieuse.

Une révélation

Beaucoup plus dure, cérébrale et ironique est l'écriture de Clara Dupuis-Morency. Ce n'est pas un reproche, car Mère d'invention est la révélation d'un talent fou, rare pour un premier roman. 



Dès le départ, cette phrase disloquée qui rappelle Elfriede Jelinek et qui malmène le lecteur, forcé de s'adapter au rythme de Dupuis-Morency, à son style vif et furieux. Ici, on est du côté de Duras, d'Angot et de Mavrikakis - cette dernière a été la directrice de thèse de Clara Dupuis-Morency sur Proust, au coeur du roman. Ça commence par un avortement à Berlin, mal vécu - «fasciste», dit-elle - et ça se transforme en désir d'enfant (et une obsession des tests de grossesse), le mystère d'attendre quelqu'un et quelque chose qu'on ne peut qu'imaginer. 

La narratrice nous entraîne sur un chemin en dents de scie, de plus en plus escarpé à mesure qu'on approche de la fin de la thèse et de l'accouchement. Elle veut vivre bouleversée, elle veut que la vie qui pousse en elle dérange l'écriture. Nécessité est mère d'invention, lui a dit sa mère, et Clara Dupuis-Morency veut une naissance «meurtrière» qui aura raison de tout. En attendant, elle écrit dangereusement, poreuse à ce qui dérange normalement les écrivains. «Je veux que ce soit l'écriture qui ressente les secousses de la vie, les petits dérangements du quotidien, de la maladie, des caprices, je veux que l'écriture soit insomniaque, dépassée par la vie, qu'elle en souffre, qu'on le sente, qu'on le dise...»

Le livre devient pamphlétaire lorsqu'il aborde le milieu universitaire coincé, «le désir d'un phallus académique, c'est difficile à éviter», il a été écrit pour «respirer» hors de la thèse, il se transforme lorsque la multiplication cellulaire survient, qui accentue le jeu de miroir entre la thèse et le roman, car ­ - coup de théâtre! -, ce sont des jumelles qu'elle attend, après l'avortement, qui était forcément, selon elle, un embryon mâle, peut-être sacrifié, car les «filles ont soif» dans sa famille, mais c'est finalement «un de perdu, deux de retrouvés». 

Si le roman défie la thèse, les jumelles exigent la fin du roman, mais elle s'en tient à un conseil de Proust, transformé par elle: «Travaillez tant que vous avez la grossesse.» De toute évidence, Clara Dupuis-Morency était grosse d'un roman explosif, qui déchire tout sur son passage, et on croit (on l'espère fort, en tout cas) qu'elle l'est aussi d'une oeuvre à venir.

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Mère d'invention. Clara Dupuis-Morency. Triptyque. 196 pages.

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L'ivresse du jour 1. 
Shanti Van Dun. Leméac. 113 pages.

Photo fournie par Triptyque

Mère d'invention