L'enfer, c'est le cerveau d'Al Kenner, psychopathe et tueur en série qui raconte son combat (perdu) pour résister à ses pulsions mortelles. Inspiré de l'histoire vraie du tueur américain Ed Kemper, l'écrivain français Marc Dugain (La chambre des officiers) nous fait faire une plongée vertigineuse dans les pensées d'un homme plus grand et plus intelligent que la moyenne, espèce de monstre dénué d'empathie qui n'aspire - c'est du moins la théorie de l'auteur - qu'à être comme les autres.

Josée Lapointe LA PRESSE

Mais une histoire familiale tordue et des pensées malsaines incontrôlables - rien ne l'excite plus que la vision d'une femme décapitée, troublant rappel de l'actualité récente- l'entraînent sur la pente du mal. Comme son QI supérieur lui donne la capacité de berner tout le monde, il peut agir à sa guise, rejetant constamment la faute soit sur les autres, soit sur les circonstances.

L'histoire est racontée à la première personne, et on comprend que Kenner, emprisonné à vie, a entrepris d'écrire ses mémoires. Le tout est intercalé de rencontres dans le présent entre Kenner et Susan, bénévole qui vient depuis 40 ans le voir en prison pour l'alimenter en livres - il fait la lecture pour les aveugles-, lui qui n'avait lu qu'un seul livre dans sa vie d'avant, Crime et châtiment. Cela donne lieu à des échanges musclés entre le prisonnier plutôt conservateur et l'ancienne hippie, qui cultivent une relation à tout le moins ambigüe.

C'est que Kenner, fils de militaire, a sévi à la fin des années 60. Il a profondément détesté le mouvement de la contre-culture qui a plongé les États-Unis dans le chaos, croit-il. Et c'est ici toute la force de Marc Dugain qui, tout en suivant la pensée tortueuse du tueur, réussit à dresser un portrait en contre-pied et sans concession du flower power, prenant à rebrousse-poil le mouvement pacifiste, les communes, le retour à la terre et l'amour libre.

On décèle bien sûr dans Avenue des Géants la fascination toute française pour l'Amérique mythique, mais le récit est exempt de clichés, très précis, d'une écriture limpide et sans détour. Marc Dugain tient le lecteur en haleine jusqu'à la dernière page et nous mène ainsi en bateau, comme Kenner a toujours su tromper les gens sur sa vraie nature, tout en restant dangereusement inquiétant. Très fort.

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Avenue des Géants. Marc Dugain. Éditions Gallimard, 361 pages.