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Rose déluge: sur le bord de la route

Pour l'écrivain Edem Awumey, ces récits de déluge... (Photo: Hugo-Sébastien Aubert, La Presse)

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Pour l'écrivain Edem Awumey, ces récits de déluge «sont des paroles, des échos venus d'antan: je viens d'une famille assez chrétienne, je me souviens de mon grand-père parlant d'un temps à venir où l'eau balaierait tout».

Photo: Hugo-Sébastien Aubert, La Presse

Marielle Bedek
La Presse

Son précédent roman, Les pieds sales, a été sélectionné pour le Goncourt en 2009. L'écrivain d'origine togolaise Edem Awuley revient avec Rose déluge, roman d'exil et d'errance qui se déroule entre Lomé et Hull et qui rêve de La Nouvelle-Orléans.

Rose, la tante de Sambo, était persuadée que le monde serait bientôt recouvert par les eaux. De Lomé à Hull, en partance vers La Nouvelle-Orléans, le jeune homme transporte ses restes dans une boîte pour les enterrer sur la terre de ses ancêtres esclaves. En attendant le bus, il rencontre Louise, elle-même en proie à l'ouragan de sa violence intérieure.

Son précédent roman, Les pieds sales, évoquait ces immigrants qui traversent le continent africain pour rejoindre l'Europe. Cette fois, les deux protagonistes du troisième roman de l'écrivain d'origine togolaise Edem Awumey attendent le départ, assis dans la gare d'autocars de Hull.

«Les personnages sont sur le bord de la route, et ce non-lieu, a priori peu propice à l'ancrage, va leur permettre de se trouver des rêves communs», explique Edem Awumey, lui-même installé à Hull depuis plusieurs années.

Sambo est un Africain de la jeune génération, «il a un lien profond avec sa tante, Rose, mais il n'est pas son porte-voix. Sambo, c'est une voix comme il y en a actuellement en Afrique, une jeunesse qui vit et qui crée autre chose.» Tante Rose incarne le passé, elle dont «le corps fond comme du beurre de karité au soleil», dit Edem Awumey d'une voix presque basse, pudique, confiant s'être inspiré de quelqu'un qu'il a rencontré. «On voyait le corps qui fuyait, la mémoire a suivi.»

Rose est une vieille démente à l'agonie lente, ressassant les souvenirs lumineux d'une ville, La Nouvelle-Orléans, qu'elle n'a pourtant jamais connue. Un passé fantasmé construit sur l'histoire familiale chargée d'exils et de deuils, auxquels elle mêle les paroles des prédicateurs de la fin du monde, qui hantent le roman: «Elle priait pour qu'il n'y eût pas de prochaine tempête, que la terre ne fuit pas sous leurs pieds. Le père Ralph avait évoqué les pays qui se sont liquéfiés sur son passage, la terre emportée sous les maisons de la famille.»

Pour Edem, ces récits de déluge «sont des paroles, des échos venus d'antan: je viens d'une famille assez chrétienne, je me souviens de mon grand-père parlant d'un temps à venir où l'eau balaierait tout». Lui-même refuse d'y croire ou pas: la fiction «sert à poser des questions, et peut-être trouvera-t-on des raisons d'y croire».

Sambo, lui, ne craint pas le déluge biblique, mais, resté à Lomé alors que d'autres ont tenté leur chance sur d'autres rives, il épie les allées et venues des bateaux dans le port de la ville, à l'affût d'un autre mythe, celui du Butterfly, un bateau qui sauvera les Africains telle l'Arche de Noé.

Regard politique

La prose lyrique de Rose déluge en témoigne, Edem Awumey est homme de poésie. Ce qui n'exclut pas un regard politique. Lui dont la vie est désormais ancrée au Québec, après plusieurs années en France, rappelle que le lien entre l'Afrique et l'Amérique est aussi historique: «À l'époque de l'esclavage, c'est sur la côte est de l'Afrique que les bateaux prenaient les esclaves, rappelle-t-il. On apprenait cela à l'école et on savait que de l'autre côté subsistait une partie de nous, une survivance de l'Afrique, notamment en Louisiane.» Rose est celle qui porte les réminiscences de ce passé d'esclave. Pour Sambo, comme pour l'auteur, «c'était un vieux rêve, je voulais ma part de rêve américain».

L'errance de l'exil doit-elle se poursuivre sans fin? Ou bien est-elle en train de s'éloigner de l'écrivain, désormais citoyen canadien? L'écrivain admet que le Québec «est la patrie qui complète le triangle de la francophonie», et que la nationalité canadienne change sa perception des choses. «Avec un passeport africain, il faut toujours demander des visas, on est confronté au fait que les portes ne sont pas franchement ouvertes, qu'on n'est que de passage quelque part. Ça crée un rapport particulier aux lieux.»

Pour autant, l'errance constitue sans doute la condition humaine et le besoin de partir, une façon d'échapper à soi, comme en témoigne le personnage de Louise Hébert, dont Sambo fait la rencontre à la gare d'autocars. La jeune fille veut laisser derrière elle «une vie plate», partir à New York pour y devenir danseuse, fuyant ses origines parce qu'elle est le fruit du viol de sa mère.

Sambo et Louise trouvent leur complément dans l'autre, la douceur du premier contre la rébellion intérieure de la seconde. Leurs deux voix s'entremêlent dans tout le roman, où chacun des deux personnages semble se couler dans l'autre -et comment!- malgré tout ce qui pourrait les éloigner.

On fait remarquer à Edem que le personnage de Louise ne manque pas de rappeler les filles «fuckées» de la littérature québécoise, ce qui le fait sourire. Il admet le côté «borderline» de son héroïne, et ne renie pas l'héritage de L'Avalée des avalés, entre autres. «Nous sommes faits de nos lectures, elles nous façonnent», constate-t-il simplement.

À partir d'une manière narrative riche, Rose déluge offre une écriture hallucinée entre les rêves et une réalité souvent triviale. Le roman se lit comme un long flot lyrique, dont chaque paragraphe et chaque chapitre constituent un prolongement, par association d'idées, de ce qui précède. On pourra s'y perdre parfois, ce qui n'empêchera pas, la lecture à peine achevée, d'attendre le prochain roman, sûr que cet univers aura encore gagné en maturité. De quoi y sera-t-il question? «Je vais continuer d'arpenter les rues et les visages», laisse flotter Edem Awumey, un peu énigmatique.

Rose déluge

Edem Awumey

Boréal, 216 pages




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