C'est un projet des éditions NIL, qui lancent une nouvelle collection, Les Affranchis. «Écrivez la lettre que vous n'avez jamais écrite», demande-t-on à des écrivains, en s'inspirant de la fameuse Lettre au père de Kafka.

Mis à jour le 27 mai 2011
Chantal Guy LA PRESSE

Cette lettre, Kafka ne l'a jamais remise à son père. D'ailleurs, sans la «trahison» de son ami Max Brod, qui a refusé de détruire ses manuscrits, la plupart des textes de Kafka ne nous seraient jamais parvenus. Pour les exégètes de Kafka, cette lettre a valeur de symbole. Elle commence ainsi:

«Très cher père,

Tu m'as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d'habitude, je n'ai rien su te répondre, en partie justement à cause de la peur que tu m'inspires, en partie parce que la motivation de cette peur comporte trop de détails pour pouvoir être exposée oralement avec une certaine cohérence.» Elle est longue, cette lettre, et plusieurs ont été tentés d'y voir les sources profondes de l'oeuvre de Kafka, dont le père, quand il recevait les livres de son fils, répondait invariablement: «Pose-le sur la table de nuit...»

La collection des Affranchis est en quelque sorte dans cet esprit, puisque les trois premiers écrivains ayant accepté l'invitation s'adressent à des destinataires qui ne pourront les lire. Annie Ernaux écrit à cette soeur aînée disparue avant sa naissance (L'autre fille), cette petite morte qui a hanté ses parents et, inconsciemment, son enfance. Nicolas d'Estienne D'orves écrit à son meilleur ami qui s'est suicidé (Je pars à l'entracte). Bruno Tessarech écrit à la faculté de Vincennes, lieu du bouillonnement de mai 68, afin de savoir ce qu'il en reste (Vincennes).

Si on y pense bien, ça n'existe pas, une lettre ultime adressée à un vivant. Ce sont tout au plus des envies d'ultimatum avant de déclarer la guerre. Que la missive soit ou non envoyée, la discussion ne se clôt qu'avec la mort, le vrai point final d'un échange. Mais les écrivains aiment bien converser avec les morts, c'est connu. Est-ce pour avoir le dernier mot? Ou bien la mort est-elle le début d'un dialogue avec qui l'on n'a jamais vraiment su parler?

À la différence de Bruno Tessarech, qui rend un vibrant hommage à Vincennes et aux rêves impérissables en lui qu'elle a fait naître - on n'est pas loin de l'Indignez-vous de Hessel -, les lettres d'Annie Ernaux et de Nicolas d'Estienne D'orves sont particulièrement dures. «Il fallait donc que tu meures à six ans pour que je vienne au monde et que je sois sauvée», écrit Ernaux qui jouit si bien d'avoir vécu, au contraire de cette soeur figée dans la pureté de l'enfance, transformée en «petite sainte». Aucune culpabilité: il faut en finir avec l'ombre de l'absente, et elle ne se prive certainement pas du privilège d'être en vie.

«Tu es mort depuis deux ans, et depuis deux ans je respire mieux, écrit d'Orves à cet ami qu'il admirait, mais qui le tyrannisait par son intelligence et son nihilisme absolu. «Je respire mieux car tu ne respires plus. Je respire mieux car je ne te sens plus t'étouffer à chaque pas, te confire dans tes humiliations, suffoquer de rage, de dépit, d'aigreur, de frustration. Le spectacle de tes impuissances avait fini par me faire un mal intime, et c'est aussi pour ça que je ne t'appelais plus. Tu étais devenu un autre sans jamais changer.»

À qui d'autre parlons-nous sinon à soi quand on s'adresse aux morts? «Le «tu» est un piège, note Ernaux. Il a quelque chose d'étouffant et il instaure de moi à toi une intimité imaginaire avec des relents de griefs, il rapproche pour reprocher. Subtilement, il tend à faire de toi la cause de mon être, à rabattre la totalité de mon existence sur ta disparition.»

Au bout du compte, c'est la délivrance personnelle qui prime, qu'on règle ses comptes comme Ernaux ou d'Orves ou qu'on rembourse sa dette comme Tessarech, il faut se libérer pour être un affranchi...

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L'autre fille


Annie Ernaux

NIL, 78 pages

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Je pars à l'entracte


Nicolas d'Estienne d'Orves

NIL, 73 pages

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Vincennes


Bruno Tessarech

NIL, 82 pages