Marie-Claire Blais n'est jamais seule. En elle vivent au bas mot une centaine de personnages, qui font partie de son imaginaire depuis bien avant la publication de Soifs, en 1995. Avec Mai au bal des prédateurs, elle replonge dans leurs âmes et dresse le portrait précis de l'époque dans laquelle nous vivons.

Mis à jour le 11 juin 2010
Josée Lapointe LA PRESSE

C'est donc la cinquième fois que l'écrivaine met en scène sa galerie de personnages vibrants, dans cette inlassable vague qui submerge le lecteur, sans pourtant le noyer. Car même si elle a instauré cette forme il y a 15 ans, ce sujet est chaque fois abordé en entrevue: Mai au bal des prédateurs est écrit en un seul long paragraphe, et pas plus de 30 points viennent ponctuer le récit de 330 pages. «C'est comme dans la vie, où tout va vite, explique Marie-Claire Blais. Cette forme permet la rapidité, on se promène de la pensée de l'un à l'autre, il n'y a pas de frontière.»

Pas de frontière entre les races, les sexes, les classes sociales. L'auteure reste extrêmement sensible aux inégalités de toutes sortes, et pour aborder le sujet, elle donne cette fois-ci la parole à un groupe de travestis, qui deviennent pour elle métaphore de la société à cause de leur extrême vulnérabilité. On suit donc ces nocturnes êtres de rêve menés par Yinn, sublime androgyne, à la fois sensuel, compatissant et extraverti. «Le métier de Yinn, c'est de libérer les complexes des autres.»

C'est en fréquentant les travestis à Key West, en les observant depuis 10 ans, qu'elle a pu les intégrer à son récit et en faire les porte-parole de l'humanité souffrante. Par exemple, la mort de Fatalité, faute de soins appropriés, fait écho à celle des petits africains, décimés par le sida. C'est que Marie-Claire Blais refuse de faire le procès du système de santé américain. «Partout dans le monde, des gens meurent parce qu'ils n'ont pas d'argent, déplore-t-elle. L'injustice n'est pas que locale. Ce dont je parle est universel.»

Mais comme dans ses romans précédents, il n'est pas question de passer un message. Lorsque l'auteure dépeint la relation entre Lou et son père, que la jeune fille voudrait exclusive, elle parle «de moments de vie charnels, réels. Pour Lou, sur son bateau, c'est la fin du monde, de son monde». Mais pas de tous les mondes.

Le fossé des générations semble pourtant bien immense, entre les jeunes accros à la technologie et leurs parents qui ne voient pas que leur progéniture a besoin d'eux. Les relations filiales sont ainsi très tendues dans Mai au bal des prédateurs, marquées par l'incompréhension. «Pas pour tous, pas pour Mai, elle a grandi», proteste l'auteure, comme si elle défendait sa propre enfant. C'est d'ailleurs Mai qui donne le titre au roman, Mai qui quitte l'adolescence et entrevoit les dangers qui la guettent dans le monde des adultes. Et qui apprend à s'ouvrir.

C'est là toute la beauté de cette immense entreprise, qui a déjà valu deux fois à la romancière le prix du Gouverneur général (pour Soifs et pour La naissance de Rebecca à l'ère des tourments). Les personnages vieillissent, se transforment. De nouvelles voix apparaissent, certaines prennent une pause (pour ceux qui cherchent Rebecca, elle ne reviendra que dans le prochain roman), quelques-unes tirent leur révérence. C'est le cas du personnage de Mère qui, dans les moments les plus émouvants du livre, quitte doucement la vie en tentant de réconcilier ses proches. «Elle a atteint les qualités ultimes qui sont en elle. En même temps, tout est transparent, elle entend de la musique magnifique, ses visions sont agréables. Elle voit une lumière et elle avance vers elle.»

Du matériel pour neuf romans

Ainsi, toute cette «assemblée» prend la parole, portée par le souffle puissant de cette femme frêle de 70 ans, qui ne compte pas y mettre un terme tout de suite. «J'ai du matériel pour neuf romans!» s'exclame-t-elle, affirmant qu'elle se remettra au travail pour le sixième dès cet été. C'est qu'elle a accéléré le tempo: alors qu'il y a eu six ans entre les deux premiers livres de la série, elle n'en a mis que deux entre les deux derniers. «Le plus difficile, ça a été d'écrire les deux premiers. Maintenant, ça va plus vite.»

C'est Soifs qui lui a demandé le plus de travail, explique-t-elle, puisqu'il contenait tout ce qui allait suivre. C'est qu'elle passe beaucoup de temps à élaborer le plan de ce qui deviendra chaque nouveau roman. Quand elle s'installe à l'ordinateur, l'organisation du livre est claire, précise et détaillée. Chaque personnage a son rythme: si Yinn est plus lyrique, d'autres nécessitent des phrases plus courtes. Pas une virgule, et surtout pas un point, n'est placé au hasard.

Marie-Claire Blais estime ne pas en demander trop aux lecteurs, mais admet qu'ils doivent se rendre «disponibles pour la littérature», et soutient que si son écriture demande une attention soutenue, elle n'est difficile qu'en apparence. «Il faut suivre la musique, le ton. Il faut aussi avoir une curiosité des âmes, de l'intérieur des gens, de leurs rêveries, comment ils font et défont leur vie. Les écrivains travaillent fort pour rendre leur vision du monde. Il faut avoir le courage de se laisser transporter, envoûter.»

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Mai au bal des prédateurs. Marie-Claire Blais. Éditions du Boréal, 330 pages.