En moins de 10 romans, Toni Morrison (Beloved, Le chant de Salomon, Sula) a connu les plus hautes consécrations littéraires, notamment l'ultime, le prix Nobel, dont elle est la seule représentante américaine encore en vie. Son style inimitable - polyphonie, digression, narration non linéaire - est un ravissement de tous les instants, c'est-à-dire à chaque page de chacun de ses livres. Depuis le début de sa carrière d'écrivaine, heureusement tardive dans cette insupportable lubie de notre époque pour le génie précoce, Toni Morrison ne travaille pas à défaire ou à confirmer le fameux rêve américain, mais à le déconstruire pour mieux le comprendre, dans ses vérités et ses mensonges.

Chantal Guy LA PRESSE

Nous sommes à la fin du XVIIe siècle, dans ce qui n'est pas encore les États-Unis d'Amérique, mais ce mélange inattendu de races, de langues, de religions, attirées par le Nouveau Monde; proposition saugrenue pour les autochtones qui n'en ont pas connu d'autre, infernale pour les esclaves, pleine de promesses et de déceptions pour les rejetés de l'Europe. Toni Morrison veut nous rappeler qu'au début de la colonisation, le clivage noir-blanc n'existait pas, puisqu'il y avait des esclaves blancs, des Noirs libres. La ségrégation est née de la brisure de cette alliance des exploités «toutes couleurs unies», dans une révolte historique (la révolte de Nathaniel Bacon, en 1676) qu'on a cassée, en basant par la suite les lois et la morale sur la couleur de la peau.

 

De fait, l'écrivain s'amuse avec le lecteur contemporain en ne nommant pas ces particularités au début du roman, mais en nous les faisant découvrir au fil de la lecture. Ce qui épargne nos préjugés tout en les mettant en lumière. En cela, on pense au procédé de Philip Roth dans La tache...

C'est une histoire de femmes, comme c'est souvent le cas chez Morrison, des femmes très différentes, mais unies par la nécessité sur cette terre vierge et difficile (nous sommes d'ailleurs en Virginie). Florens, Lina, Sorrow et Rebekka ne peuvent pas être plus éloignées par leurs origines, mais alliées dans l'essentiel; elles n'ont pas connu leurs mères assez longtemps, elles sont dépendantes des hommes et seules dans un monde dur si elles ne s'aident pas. La rivalité est impossible dans ces circonstances. Cela ne veut pas dire que les hommes de ce roman sont des crapules, au contraire. Elles sont sous la responsabilité de Jacob Vaark, un homme bon, qui méprise l'esclavage, ce résidu pourri d'une aristocratie qui transporte la peste hiérarchique des Vieux Pays. Mais la position dominante des hommes dans ce Nouveau Monde est le talon d'Achille d'un esprit communautaire qui peut se pervertir ou se dissoudre, selon qu'ils soient cruels ou absents.

En creusant un filon généralement inconnu de l'histoire américaine, Toni Morrison se montre plus que jamais actuelle, éclairée par l'élection de Barack Obama, d'ailleurs. C'est un retour aux sources qu'elle nous propose, à tous les niveaux. Une réflexion historique et morale magnifiée par l'esthétisme achevé de son écriture. Ce n'est pas de la littérature féministe, ce n'est pas de la littérature noire, ce n'est pas de la littérature engagée, ce n'est pas un pamphlet; c'est tout cela et plus encore. C'est une grande, une très grande oeuvre.

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Toni Morrison

Christian Bourgois, 25,95$

**** 1/2