« Ka chi fo. » Bonne nuit, en igbo. Ce sont les dernières paroles que lui a adressées son père, le 9 juin 2020. Le lendemain, son frère l’appelle pour l’informer qu’il est parti. La nouvelle lui fait l’effet d’un déracinement brutal.

Publié le 19 déc. 2021
Laila Maalouf
Laila Maalouf La Presse

L’écrivaine Chimamanda Ngozi Adichie – auteure des best-sellers L’autre moitié du soleil et Americanah – s’est tournée vers l’écriture pour consigner son chagrin, dans un livre qui prend la forme d’un carnet où elle décrit ce sentiment de perte et la réaction physique qui en découle.

Coincée aux États-Unis, incapable de se rendre au Nigeria, où les aéroports demeurent fermés en raison de la pandémie, elle doit vivre ce deuil à distance, pendant que l’un de ses frères veille sur la dépouille de leur père à la morgue, dans l’attente de l’enterrement qui n’aura pas lieu avant des mois.

À l’effroi de la perte succèdent des sentiments déroutants et contradictoires alors qu’elle sent qu’elle touche au « cœur du chagrin », n’ayant jamais vécu un deuil d’une telle ampleur. Irritation face aux messages de condoléances auxquels elle reproche leur vacuité, frustration face à ce sentiment d’être bloquée dans les limbes, désir de s’isoler… Dans les méandres de sa douleur, refusant de parler au passé de ce père si « farouchement » aimé, elle déploie toute la finesse de sa plume pour incarner en mots l’indicible. « Le chagrin plaque sur moi de nouvelles peaux, fait tomber les écailles de mes yeux. »

Peu à peu, les souvenirs – et les rires – resurgissent à travers les larmes et le chagrin. Elle se rappelle les visites chez elle, dans le Maryland, de cet homme droit et juste qui a été le premier professeur de statistiques du Nigeria. Ce père qui, en 2015, a été enlevé par un groupe d’hommes exigeant une rançon de la part de « sa fille célèbre ». Cet admirateur du grand mathématicien afro-américain David Blackwell qui a vu tous ses livres brûlés par des soldats nigérians pendant la guerre du Biafra.

En fin de compte, Chimamanda Ngozi Adichie aura réussi à cerner ce parcours impénétrable qu’est le deuil, parvenant même à nommer, dans l’avalanche d’émotions, le soulagement « amer et insupportable » qui accompagne ce drame inconsciemment redouté depuis longtemps.

Notes sur le chagrin

Notes sur le chagrin

Gallimard

112 pages

½