Le livre a été sans contredit l’un des grands gagnants de la pandémie, alors que les Québécois se sont mis à lire comme jamais. Or, un sous-genre s’est particulièrement démarqué en littérature québécoise : cette année encore, le roman historique, dont les ventes se portaient déjà très bien, a connu de nouveaux records. Nous avons cherché à comprendre ce qui explique cet engouement.

Publié le 11 déc. 2021
Laila Maalouf
Laila Maalouf La Presse

Alors que le Québec se confinait, l’an dernier, l’auteure Suzanne Aubry, qui est aussi présidente de l’Union des écrivaines et écrivains québécois (UNEQ) et scénariste, replongeait dans sa série Fanette, qu’elle avait close en 2014 avec son septième tome.

« J’avais le goût de m’échapper », confie-t-elle en revenant sur ce qui l’a poussée à retourner au XIXsiècle pour poursuivre le récit de Fanette, plutôt que de continuer dans la voie du roman contemporain. Après une première partie parue en mars 2021, cette suite comptera finalement trois tomes, dont le deuxième est prévu pour février et le dernier, pour la fin de 2022. « Au même titre que moi, j’ai voulu fuir l’aspect sombre de la pandémie en me replongeant dans le XIXsiècle, je pense que les lecteurs et les lectrices aiment se replonger dans le passé pour oublier le présent. Il y a un besoin d’évasion. Et puis l’aspect nostalgique joue aussi un rôle, c’est certain », explique Suzanne Aubry.

Selon les données comptabilisées dans Gaspard par BTLF (la Société de gestion de titres de langue française), les ventes de romans historiques québécois affichaient une hausse de 25 %, en date de novembre, après avoir connu une hausse fulgurante de 45 % en 2020, dépassant nettement les autres sous-genres.

C’est clair qu’il y a une partie du public qui est allée chercher là un refuge.

Marie-Pier Luneau, professeure de littérature

« Il y a plusieurs chercheurs qui ont montré, par diverses enquêtes ou des sondages, que la lecture de littérature populaire est gouvernée d’abord par une recherche de sécurité, estime Marie-Pier Luneau, professeure de littérature à l’Université de Sherbrooke. Et c’est sûr que pendant la pandémie, cette sécurité, on la trouve vraiment dans les contenus de romans historiques québécois. Le fameux happy end… peu importe les péripéties que les personnages traversent, on sait d’avance que ça va bien finir. »

Marie-Pier Luneau donne l’exemple de La pension Caron, une série de Jean-Pierre Charland (publiée chez Hurtubise), dont le premier tome a lieu pendant la crise qui a suivi la Grande Dépression, à Montréal. « On ne voit pas la misère. On sait que les personnages ont plus de difficulté à joindre les deux bouts, mais on n’ira pas loin dans la problématisation des enjeux sociaux », explique-t-elle.

  • Place des Érables, de Louise Tremblay d’Essiambre

    PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

    Place des Érables, de Louise Tremblay d’Essiambre

  • Fanette, la suite, de Suzanne Aubry

    PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

    Fanette, la suite, de Suzanne Aubry

  • La pension Caron, de Jean-Pierre Charland

    PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

    La pension Caron, de Jean-Pierre Charland

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Pour Jean Paré, directeur général de Guy Saint-Jean Éditeur, qui publie entre autres les romans de Louise Tremblay d’Essiambre, le succès fulgurant du roman historique depuis le début de la pandémie n’a absolument rien de surprenant. « Le roman historique, je le compare souvent à un bon plat mijoté réconfortant à l’automne. C’est un peu cliché, mais c’est sûr que si ça ne va pas bien dans ma vie, si je suis inquiet, le retour au Québec des années 1920, 1930, 1940, 1950… à la façon dont on vivait au siècle dernier, ici même, dans des villages qu’on connaît ou des villages inventés, c’est très réconfortant et rassurant », affirme-t-il.

Un lectorat fidèle

Très prolifiques, les auteurs de romans historiques sont parmi ceux qui attirent les plus grandes foules dans les salons du livre de la province, réussissant à fidéliser leur lectorat par des séries qui s’étalent sur plusieurs décennies, déclinées en un bon nombre de tomes. Ils excellent d’autant plus à établir un rapport de proximité avec leurs lecteurs, souligne Marie-Pier Luneau, qui rappelle qu’au début de Place des Érables (paru en mars dernier chez Guy Saint-Jean Éditeur), Louise Tremblay d’Essiambre s’adresse directement aux lecteurs dans une note pour leur raconter comment elle vit la pandémie. « Je pense que ça joue beaucoup dans la popularité de ces livres-là », analyse la professeure.

PHOTO DAVID BOILY, LAPRESSE

Louise Tremblay d'Essiambre, auteure de la série Place des Érables et de nombreuses autres séries historiques

Avec des personnages féminins très forts – à l’encontre de la réalité de l’époque – et des images qui évoquent, dès la couverture, un imaginaire réconfortant – comme cet hiver féérique représenté par l’illustration de Place des Érables –, le lecteur se fait bercer par ce retour au « bon vieux temps », ajoute-t-elle, en plus de quitter les débats actuels de la société pour « un univers où il ne se passera rien qui va mal aller ».

Le livre québécois, « chouchou » des lecteurs

À travers cet engouement pour le roman historique, les acteurs de l’industrie du livre notent par-dessus tout un enthousiasme persistant pour la littérature d’ici. « Depuis deux ans, le livre québécois est vraiment devenu le chouchou des lecteurs en librairie dans l’ensemble des catégories. […] Les gens qui allaient avant vers la littérature historique étrangère se sont tournés vers la littérature historique québécoise », affirme Floriane Claveau, directrice des communications chez Renaud-Bray.

Le bilan Gaspard pour l’année 2020, qui exclut toutefois les chiffres des grandes chaînes comme Renaud-Bray et Archambault, révèle d’ailleurs que parmi les 15 titres les plus vendus dans la catégorie du roman historique l’an dernier, seul le premier était étranger (Le crépuscule et l’aube, de Ken Follett) ; les éditeurs québécois ont ainsi accaparé 72 % des parts du marché.

Des libraires ont fait des affaires en or au cours des derniers trimestres et se réjouissent de voir que les clients repartent toujours avec des piles « comme si on allait se reconfiner », note Audrey Martel, copropriétaire de la librairie L’Exèdre, à Trois-Rivières.

« Je pense que la lecture en soi représente quelque chose qui est immuable et confortable, qui permet de faire partie d’un tout, suggère-t-elle. Même quand on était au plus fort du confinement, qu’on était seuls chez nous, de savoir qu’on lit le livre que tout le monde est en train de lire, dont on a entendu parler sur les réseaux sociaux ou dans les journaux, ça permet de faire partie d’une communauté. Ça invite à l’échange, même si [la lecture], c’est quelque chose qui est solitaire. Le livre n’a pas changé depuis 2000 ans ; c’est rassurant, aussi, quand le monde est en train de s’effondrer. »