« Je suis fatiguée. » Cette phrase, les femmes la prononcent souvent dans l’intimité, sous forme de confidence. Un collectif de neuf autrices s’est donné le mandat d’explorer cette fatigue dans le recueil Maganées, publié chez Québec Amérique.

Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

Quand Fanie Demeule a reçu le courriel d’invitation de l’autrice Vanessa Courville pour écrire une nouvelle sur la fatigue des femmes, elle n’a pas hésité un instant. Le projet l’a emballée.

« C’est un sujet non seulement important, mais un éléphant dans la pièce, dit Fanie Demeule au bout du fil. On entend des cris de fatigue ici et là, un peu partout, d’autant plus depuis la pandémie. » Les femmes se répriment beaucoup, n’osent pas trop en parler, parce que c’est ce qu’on attend d’elles, dit-elle. « Pas se plaindre, pas chialer, pas déranger. »

Dans sa nouvelle, intitulée Comment ça va, Fanie Demeule (Déterrer les os, Roux clair naturel) s’attaque à un mal dont les femmes parlent encore moins, bien qu’elles soient deux fois plus susceptibles que les hommes d’en souffrir : le syndrome du côlon irritable, « ce non -diagnostic établi par défaut » quand tous les autres ont été écartés. Fanie Demeule ne s’en cache pas : elle a puisé dans son propre vécu – « du gros vécu dont je parle peu » – pour pondre ce texte d’autofiction coup-de-poing.

Fanie Demeule se souvient d’avoir déjà entendu un ami dire que, s’il entendait sa copine « chier », il la laisserait. « C’est un peu en réponse à cette injonction envers les femmes de ne pas faire trop de bruit, de ne pas trop puer, dit-elle. Ne sois pas trop ? Je vais t’en donner, du trop, si c’est ça que tu ne veux pas, lance la jeune autrice. Et je vais en parler de la manière dont on ne voudrait pas que j’en parle publiquement, de la manière la plus frontale possible. »

Non, la narratrice de Comment ça va ne va pas bien. Elle souffre. Le contenu de son œsophage remonte et celui de ses intestins explose. L’angoisse monte, l’hypocondrie embarque. Elle s’efforce de ne rien laisser paraître. J’ai appris à parler sans ouvrir la bouche. « C’était important pour moi que ce soit le plus précis possible, d’une précision quasiment chirurgicale, pour vraiment faire ressentir toute une gamme d’émotions et de sensations », explique Fanie Demeule, qui espère que sa nouvelle incitera des lecteurs et des lectrices ayant un vécu similaire à entreprendre des démarches médicales.

« Je suis fatiguée »

L’idée de former un collectif d’autrices pour écrire sur la fatigue des femmes vient de la poétesse et enseignante Vanessa Courville.

PHOTO JEAN-FRANÇOIS DUPUIS, FOURNIE PAR VANESSA COURVILLE

La poétesse et enseignante Vanessa Courville

Dans l’intimité, on prononce souvent la phrase “je suis fatiguée”. Le projet du recueil, c’est la volonté de sortir cette phrase-là de l’espace privé pour comprendre les structures qui régissent la fatigue quotidienne des femmes.

Vanessa Courville, poétesse et enseignante

« De partir du privé pour lancer ça dans le collectif. Et de donner des points de vue diversifiés sur la question », ajoute-t-elle.

La fatigue y est explorée sur plusieurs facettes. Les mères courage proches du naufrage (Karine Rosso), la femme démolie par les abus de l’enfance (Marie-Pier Lafontaine), celle tiraillée entre son art et son rôle de mère (Roxane Guérin), la jeune femme perdue dans un monde de divertissement (Gabrielle Giasson-Dulude), la quadragénaire déchirée par une grossesse tardive (July Giguère).

« Dans ce système, la fatigue est généralisée », convient Vanessa Courville, qui cite la quête de performance et l’illusion du divertissement. « Mais la fatigue des femmes me semble avoir une perspective ajoutée à tout ça, notamment pour le corps. Un corps censuré, qui n’a pas le droit de déborder, qui doit se contenir, toujours. »

Un peu de lumière

Vanessa Courville situe sa propre nouvelle dans le monde de la boxe, un monde qu’elle a elle-même fréquenté. La narratrice raconte un rendez-vous qu’un vieil ami d’adolescence lui donne à Las Vegas. Elle rêve de voir le gymnase de boxe, mais devra faire face, en chemin, à de petites et grandes injustices, à de petites et grandes violences. « Ce sont ces petits évènements du quotidien qui entraînent la fatigue », dit-elle.

Malgré leur part d’ombre, les nouvelles du recueil Maganées, éditées par Stéphane Dompierre, laissent aussi jaillir de la lumière, fait remarquer Vanessa Courville. « En littérature, les personnages féminins sont souvent du côté des corps morts. On le voit beaucoup dans les romans policiers, souligne-t-elle. L’idée, c’est de faire un contrepoids à ces voix. Oui, les femmes dans le recueil sont maganées, mais elles survivent, et ce sont elles qui trouvent la force de poursuivre. »

Maganées

Maganées

Québec Amérique

176 pages