Elle est révolue, l’époque où les femmes étaient cantonnées au rôle de victimes dans le roman policier. Les enquêtrices aux commandes sont désormais légion dans un genre qui connaît, depuis quelques années, une discrète féminisation. Incursion au cœur d’un phénomène.

Laila Maalouf
Laila Maalouf La Presse

Le stéréotype du détective solitaire et taciturne, vaguement misogyne, appartiendrait-il définitivement au passé ? Depuis 2017, même l’Américain Michael Connelly, dont le détective fétiche, Harry Bosch, veille sur Los Angeles depuis le début des années 1990, possède sa propre série mettant en vedette une enquêtrice.

« J’ai été très agréablement surprise quand j’ai lu [la série avec] Renée Ballard », souligne Caroline Granier, docteure en lettres modernes et autrice de l’essai À armes égales sur les enquêtrices dans le polar, paru chez Ressouvenances, en France, en 2018. « Michael Connelly n’occulte pas du tout les rapports de domination qu’il peut y avoir. C’est un très beau personnage, avec des failles, des forces et des faiblesses, qui se heurte à des obstacles comme les femmes dans la vie réelle. »

Pendant longtemps, le polar a été une « chasse gardée » des hommes pleine de clichés, « avec une prédominance des auteurs masculins qui s’adressent à un public masculin dans une sorte de connivence », dit celle qui lit des romans policiers en très grand nombre depuis une trentaine d’années. Les clichés véhiculés par le genre ont favorisé cette image du « détective hardboiled », avec un homme viril et une femme victime – un scénario qui, « à un moment donné, ne correspond plus à rien dans la réalité », précise Caroline Granier.

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Caroline Granier, autrice de l’essai À armes égales sur les enquêtrices dans le polar

Le genre a vraiment mis du temps à prendre en compte les mutations de la société : par exemple, que les détectives peuvent être des femmes, que souvent, elles ont des enfants, qu’elles peuvent vivre en couple, qu’elles peuvent être avec une femme, et si elles sont deux femmes, qu’elles peuvent même avoir des enfants… C’est des choses qu’on voit de plus en plus dans le polar, qui reflètent la réalité, mais qui, pendant très longtemps, étaient absentes des fictions.

Caroline Granier, autrice de l’essai À armes égales sur les enquêtrices dans le polar

Puis, avec l’arrivée du nouveau millénaire, « ça a explosé », selon Caroline Granier, qui répertorie quelque 70 enquêtrices à la fin de son essai. « Ce qui, je pense, a vraiment joué, c’est les séries télé. Dans les séries et les films, c’est beaucoup plus ancien ; très vite, on a vu des personnages de femmes puissantes avec les armes à la main. La littérature a mis un peu plus de temps à suivre. »

Des héroïnes qui tardent à arriver

Jusqu’aux années 1990, les enquêtrices pouvaient effectivement se compter sur les doigts de la main dans le roman policier. Même si un premier personnage féminin est apparu en 1930 sous la plume d’Agatha Christie – Miss Marple –, celle-ci demeure campée dans le rôle de détective en fauteuil, note Marie-Pier Luneau, professeure de littérature à l’Université de Sherbrooke.

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Marie-Pier Luneau, professeure de littérature à l’Université de Sherbrooke

Le Québec peut se targuer d’avoir eu sa propre héroïne dès 1956, sous les traits de Diane, personnage créé par Pierre Saurel (l’auteur de la célèbre série d’espionnage Les aventures étranges de l’agent IXE-13). Mais elle est « la seule dans l’écurie des éditions Police Journal », qui vont publier quantité de séries policières sous forme de fascicules dans les kiosques à journaux, remarque Mme Luneau.

Selon la professeure, l’arrivée du roman à suspense, après les années fastes du roman noir américain et de son policier de terrain, a ouvert la porte aux héroïnes. « On va raconter l’histoire de la victime et ça va déplacer le regard, comme l’a fait Mary Higgins Clark [qui publie ses premiers romans à la fin des années 1970]. Avec son personnage de Maud Graham [dont la première enquête paraît en 1987], Chrystine Brouillet est une précurseure par rapport aux grandes tendances », estime-t-elle.

« J’étais toute seule à faire du polar à l’époque au Québec. Je n’avais personne à qui en parler ! », dit l’autrice qui avait choisi de s’installer à Paris pour cette raison et avait publié chez un éditeur français les premiers titres de sa série.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Le personnage de Maud Graham, de l’autrice Chrystine Brouillet, a fêté son 30anniversaire de création en 2017.

« Quand j’ai créé Maud Graham, je lisais beaucoup de romans policiers », ajoute Chrystine Brouillet, qui a toujours été une mordue du genre. « Mais ça m’agaçait un peu parce que, que ce soit du roman policier français ou américain – on commençait à voir le début des Scandinaves –, les femmes étaient très stéréotypées. J’aimais l’intrigue, l’ambiance, mais je ne me reconnaissais pas dans les clichés qui étaient véhiculés. Je me suis dit : quand je vais écrire un roman policier, ça va être une femme ordinaire qui fait un métier hors de l’ordinaire. Maud, on peut s’identifier à elle, ça peut être notre voisine de palier, notre cousine. C’est une femme qui a les mêmes problèmes que toutes les femmes, elle s’inquiète de son poids, elle essaie de concilier travail et famille, c’est une femme qui ressemble aux policières que j’ai rencontrées par la suite. »

Des modèles forts

Depuis quelques années, Chrystine Brouillet peut compter sur la présence à ses côtés d’autres autrices québécoises qu’elle apprécie énormément, comme Maureen Martineau et sa sergente-détective Judith Allison, et Marie-Ève Bourassa, dont elle a trouvé formidable la trilogie Red Light. Chez ses confrères masculins, elle relève par ailleurs la grande justesse du personnage de Jacinthe Taillon, qui enquête aux côtés de Victor Lessard, créé par Martin Michaud.

« Le fait que les femmes enquêtrices arrivent dans le roman policier, ce n’est pas si étonnant », estime la professeure Marie-Pier Luneau, puisqu’elles sont aussi plus nombreuses sur le terrain. Elle souligne par ailleurs que même les héros masculins bien en vue sont fragilisés dans le polar actuel, donnant l’exemple du commissaire Adamsberg, de Fred Vargas, qui est supplanté par sa collègue, Violette Retancourt. « Il y a une espèce de révision des stéréotypes de genre dans certaines séries avec des héros masculins moins forts, des réflexions sur la notion de genre sexuel qui auraient été impensables dans les années 1970. »

En tant que lectrice, Caroline Granier affirme que cette littérature policière féministe a été pour elle « une sorte de catharsis, d’exutoire ». « Le fait de voir dans mes livres des personnages de femmes puissantes en situation d’agir, qui ne se laissent pas faire, qui reprennent le pouvoir, qui se défendent, ça m’a fait un bien fou. […] Symboliquement, c’est une façon de dire que les femmes peuvent être fortes et se battre à égalité avec les hommes et je trouve qu’on a toutes besoin de modèles identificatoires forts. On va plus s’identifier en tant que femmes aux personnages féminins, et là, au lieu de s’identifier aux victimes systématiquement, on s’identifie à une femme puissante, une héroïne. »

À armes égales

À armes égales

Ressouvenances

258 pages

Consultez le blogue de Caroline Granier

Des enquêtrices à découvrir

Les héroïnes se sont taillé une place dans le roman policier un peu partout sur la planète ces dernières années. Voici quelques suggestions parmi les (très) nombreuses nouveautés mettant en scène des enquêtrices aux quatre coins du monde.

L’île des âmes, de Piergiorgio Pulixi

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L’île des âmes, de Piergiorgio Pulixi

Cet excellent polar est le premier de cet auteur sarde traduit en français. On fait ici la connaissance de non pas une, mais deux enquêtrices qui font équipe dans la nouvelle unité des crimes non élucidés de Cagliari, en Sardaigne. L’une est impétueuse, l’autre, plus réservée, mais toutes deux possèdent leur part d’ombre. Après un départ plutôt cahoteux, elles en viennent à partager la même obsession pour des meurtres de femmes commis des décennies plus tôt dans l’arrière-pays sarde, que l’on prend plaisir à découvrir.

Gallmeister, 544 pages

La face nord du cœur, de Dolores Redondo

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La face nord du cœur, de Dolores Redondo

Cette romancière espagnole s’est d’abord fait connaître avec sa trilogie du Baztán, traduite en plus de 30 langues et adaptée en 3 films (diffusés par Netflix). Son inspectrice, Amaia Salazar, est de retour dans ce nouveau roman ambitieux et envoûtant qui a remporté le Grand Prix des lectrices ELLE. Cette fois-ci, elle est détachée de la police de Navarre pour suivre une formation de profileuse au siège du FBI, en Virginie, où elle se fait remarquer pour ses connaissances et son instinct d’enquêtrice, et se retrouve sur la piste d’un tueur en série en Louisiane.

Gallimard, 688 pages

Les gagneuses, de Claire Raphaël

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Les gagneuses, de Claire Raphaël

L’auteure est ingénieure de la police scientifique dans la région de Paris et c’est son deuxième roman, après Les militantes (paru en 2020). Elle met de nouveau en scène son alter ego, l’experte en balistique Alice Yekavian, qui est passionnée de son métier : « Trouver à une arme des antécédents est notre jeu favori. On y excelle », dit celle-ci. L’expertise et l’expérience de terrain de Claire Raphaël nous offrent un point de vue inédit dans le genre lorsque l’analyse des balles mène à la conclusion que les meurtres d’une prostituée et d’une serveuse pourraient être liés. Les descriptions sont précises, détaillées, réalistes, au point d’être parfois quasi documentaires.

Le Rouergue, 240 pages

Terrain accidenté, de Val McDermid

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Terrain accidenté, de Val McDermid

L’Écossaise Val McDermid est une vétérane des séries policières portées par des femmes depuis la fin des années 1980, notamment avec sa détective privée Kate Brannigan, et ses inspectrices Carol Jordan et Karen Pirie, qui mène sa cinquième enquête dans ce nouveau titre. Figure emblématique du tartan noir, ce type de polar typiquement écossais auquel on associe également Ian Rankin, l’écrivaine nous entraîne ici d’Édimbourg aux Highlands, dans une enquête complexe et aussi glaciale que le vent du nord qui souffle sur ces contrées.

Flammarion, 512 pages

Invisible est la pluie, de Tetsuya Honda

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Invisible est la pluie, de Tetsuya Honda

La série qui met en vedette la lieutenante Reiko Himekawa a connu un grand succès au Japon depuis sa création, en 2006, ayant été vendue à plus de 5 millions d’exemplaires et adaptée au cinéma et à la télévision. Ce troisième titre succède à Rouge est la nuit et Cruel est le ciel, où, déjà, on découvrait le fonctionnement de la police tokyoïte et les difficultés avec lesquelles la jeune femme doit composer quotidiennement, en tant que seule officière du service. Cette nouvelle enquête nous offre une incursion passionnante dans l’univers des gangs de motards et nous permet de plonger davantage dans l’intimité de cette policière attachante.

Atelier Akatombo, 386 pages

La dernière tempête, de Ragnar Jónasson

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La dernière tempête, de Ragnar Jónasson

Depuis le premier tome de la trilogie qui a débuté avec La dame de Reykjavik et L’île au secret, l’inspectrice Hulda Hermansdóttir met l’accent sur sa situation de « femme dans un monde d’hommes », alors que dans les années 1980, elle était l’une des rares au sein de la police de Reykjavik. Victime de la misogynie de ses collègues, elle sent constamment le besoin d’en faire plus que ses confrères et croit qu’elle n’a pas eu les mêmes chances de faire valoir ses compétences. Ce dernier volet où elle travaille sur une affaire de disparition apporte un éclairage sur le drame personnel qu’elle a vécu, mais peut tout de même se lire séparément.

La Martinière, 336 pages

Jolies filles, de Robert Bryndza

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Jolies filles, de Robert Bryndza

Ce titre est le quatrième de la série avec l’enquêtrice britannique Erika Foster créée par Robert Bryndza, un ancien acteur de Londres qui s’est lancé dans l’écriture de comédies romantiques avant de connaître un grand succès avec ses polars. Cette héroïne dévouée à son travail cache de profondes blessures, et on prend plaisir à suivre l’idylle qu’elle a nouée avec un ancien collègue qui enquête sur le meurtre d’une femme. C’est le genre de roman policier qu’on lit d’une traite alors qu’Erika Foster enquête clandestinement sur l’affaire, puisqu’elle est désormais affectée à un autre service.

Belfond, 408 pages