« J’écris et je lis exactement comme à l’époque où j’écrivais mon premier roman, sauf que ma chambre était plus crasseuse autrefois, dit Dany Laferrière. Je vis dans l’univers que j’ai inventé. »

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Le plus fabuleux est que c’est tout à fait vrai. Il mène une existence frugale à Paris dans un petit studio charmant rempli de livres et de dessins, comme un éternel jeune homme, alors qu’il vient tout juste d’avoir 68 ans. On s’était parlé il y a un an pour la sortie de L’exil vaut le voyage, et il n’était nullement troublé par cette pandémie qui perdure sans que cela ne lui fasse un pli. Il me montre à la caméra une citation de Borges collée au mur : « Qu’est-ce qui vous étonne ? Tout. Je m’étonne qu’une clé puisse ouvrir une porte. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

L’écrivain Dany Laferrière

Typo vient de rééditer son premier roman Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, paru en 1985, le sésame qui lui a ouvert toutes les portes, c’est même écrit dans le livre, qui se terminait ainsi : « Le roman me regarde, là, sur la table, à côté de la vieille Remington, dans un gros classeur rouge. Il est dodu comme un dogue, mon roman. Ma seule chance. Va. » Aujourd’hui, sous le nom de l’auteur, on peut lire « De l’Académie française… »

Car on peut dire qu’il y est allé, ce roman qui va et qui vient entre les reins de la société québécoise depuis 35 ans. À la faveur des récents débats sur le « mot qui commence par un N », il est brandi ou il est conspué, souvent par des gens qui ne l’ont jamais lu ou bien qui l’ont ouvert il y a longtemps. On ne va pas revenir là-dessus, il s’est déjà prononcé de façon éloquente dans ce texte de Radio-Canada.

> Lisez l’article « Dany Laferrière sur le ‟mot en n” »

Tout de même, ça lui fait quoi, que ce roman-là continue d’agiter l’actualité ? « Puisque ça fait 35 ans, il faut quand même accepter le fait que c’est un bon livre, laisse-t-il tomber, un peu baveux. Tu le sais, dans le monde du livre, six mois, c’est beaucoup. Mais je ne sais pas ce qu’est un bon livre en réalité. Est-ce par le style, le fond, l’audace, la liberté, la réflexion ? Je crois qu’un bon livre, c’est celui qui admet le lecteur. »

Je l’avais lu à 15 ans et il m’avait choquée, parce que je trouvais ça macho, alors que je n’avais même pas découvert le féminisme. « Ce qui a sauvé le livre, c’est qu’il était écrit par un Noir, convient-il. Le Noir était hors-jeu lui aussi. Parce que c’était ça, le machisme, placer la femme en position de hors-jeu, donc c’était kif-kif. Une femme bourgeoise blanche n’est quand même pas dans la situation d’un Noir chômeur, exilé politique et réfugié illégal. » Mais comme il n’est pas du tempérament militant, il ne voulait pas aller vers ça. « Je n’aime pas donner l’impression aux gens du centre que tout le monde se trouve dans la même situation. Il y a des nuances. »

Un roman pour maîtriser son destin

Trente-cinq ans plus tard, ce roman me fait rire, parce que je me dis que s’il sortait aujourd’hui, Laferrière se ferait massacrer. Dans cette histoire de deux jeunes Noirs qui glandent dans leur appartement miteux près du carré Saint-Louis et reçoivent les demoiselles, l’écrivain mélange à sa façon des matières explosives comme le sexe, la littérature, la musique, la religion et les identités raciales sans aucune crainte que ça lui pète à la gueule. À l’époque, les journalistes patinaient déjà en disant le titre, les journaux américains l’avaient censuré et le premier tirage de l’édition française qui avait une toile de Matisse sur la couverture a dû être retiré. « Jacques Lanctôt avait fait parvenir 3000 exemplaires, mais on n’avait pas les droits pour la peinture, raconte-t-il. Les héritiers ont fait une injonction contre le livre. Ce qui est très bien est que dès le début, ce livre a été mis devant la justice, si on peut dire. »

PHOTO RÉAL ST-JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Dany Laferrière en 1986… avec sa machine à écrire.

Mais lui, il l’avait écrit dans le pur plaisir et il admet que la réaction a dépassé ses attentes. « J’étais un esprit frondeur, et je n’avais rien à protéger, parce que personne ne me connaissait. Je trouvais qu’il fallait marquer le coup, montrer que le cliché du Noir qui est toujours ouvrier (ou médecin !) quand il écrit, c’est toujours la nostalgie du pays natal. Je voulais montrer qu’un Noir pouvait venir à Montréal et faire entrer Montréal dans la modernité. La modernité de la littérature québécoise existait profondément, mais avec des combats qui la localisaient. Par exemple contre l’Église. On était encore dans le débat sur quelle société on allait faire, et voilà qu’un type qui n’a rien, il fait entrer dans le débat les Québécois, les anglophones, les Noirs, les Japonais, les Autochtones, il fait entrer tout le monde, mais dans un cadre jouissif. »

C’était ce livre ou l’usine, a-t-il souvent répété. Le jeune Dany n’allait pas attendre qu’on lui fasse une place, il allait la prendre. « Quand je me mettais à table pour écrire et que j’avais fini une page, j’étais dans un bonheur fébrile. Parce que j’avais repris ma vie en main et ma vie était littéraire. J’ai travaillé quand même huit ans à l’usine. Il n’y avait que des Noirs, plus ou moins dans la légalité. On était abrutis par ce travail. Quand j’écrivais, j’avais toute la maîtrise du monde. C’était la littérature comme réparation d’une injustice. »

Qu’est-ce qu’un classique ?

Il y a aujourd’hui de jeunes militants qui grimacent un peu à l’évocation du roman de Dany Laferrière, entre autres parce que c’est souvent une façon de clore le débat sur l’utilisation du mot litigieux en N. Tout de même, accepte-t-il qu’il puisse appartenir à une autre génération, qui n’a pas les mêmes combats, la même sensibilité ?

« Je n’ai jamais eu de sensibilité, je suis une caméra, laisse-t-il tomber avec un sourire. Ce n’est pas parce qu’il y a ces débats que ce livre est réédité, c’est parce qu’il n’a jamais quitté la librairie, et ce, dans plusieurs langues, pendant 35 ans. C’est un classique et pour être classique, il faut être impénétrable, impassible.

Être de son époque, de son temps, être jeune, ça passe très vite, ces choses-là. Ils vont très rapidement entrer dans la vie, on va les retrouver cravatés, et puis on ferme les yeux et on les retrouve à la retraite. Et mon livre continue. Si j’avais leur sensibilité, je serais mort. Parce que leur sensibilité va mourir.

Dany Laferrière

« Un problème peut se présenter sous différents aspects au fil du temps, tient-il à ajouter. Chaque fois, il donne l’impression que tout est neuf, et que l’expérience ne peut rien pour y faire face et pousse les jeunes à croire que c’est une situation inédite. C’est précisément en créant de telles ruptures que le même problème continue son chemin. D’où l’importance de la mémoire dans une société. Si on refuse d’accumuler les expériences, on efface l’histoire en avançant. Sur la question du racisme, par exemple, la génération précédente peut signaler les erreurs qu’elle a faites et les acquis de la génération qui l’a précédée. C’est cet aveuglement qui fait qu’on apporte les mêmes fausses solutions, parfois : on met le feu dans son propre quartier. »

Dany Laferrière estime être né littéralement dans les années 1980 à Montréal, moment où est située l’action du roman, qui a été écrit entre 1982 et 1985. « Dans le livre, on est dans l’époque, mais l’écriture ne l’était pas, ni le regard. Je regardais de très loin. Je n’ai jamais eu de sensibilité d’époque. Si Sophocle ou Tolstoï avaient eu des ‟sensibilités d’époque”, ils seraient illisibles ! Et si on me dit que Dany Laferrière n’est pas de son époque, je prends ça comme le plus grand compliment qu’on puisse faire à un artiste. »

Au fil du temps, l’écrivain a retouché plusieurs des livres de son œuvre appelée « autobiographie américaine », mais il tient à garder intacte la forme originelle de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Comment présenterait-il ce premier roman à un nouveau lecteur aujourd’hui, même si on se doute qu’il n’a plus beaucoup besoin de présentation ? « Ce n’est pas moi qui le présenterais, c’est son voisin ! lance-t-il. Après 35 ans, un livre n’appartient plus à l’auteur. Ce livre a été prolongé par les lecteurs. Il ne faut pas que le conte soit touché et quand on passe devant le 3670, rue Saint-Denis, on se dit qu’il y avait là un jeune immigrant noir d’origine haïtienne qui habitait en haut et écrivait un livre qui allait traverser le Québec… »

IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Dany Laferrière, Typo, 168 pages