Dans Les enfants sont rois, Mélanie transforme son fils et sa fille en influenceurs qu’elle offre en pâture sur une chaîne YouTube. Sammy et Kimmy vivent leurs journées sous l’œil de millions de fans abonnés à leur chaîne Happy Récré. Leur vie, commanditée par les marques, est devenue une machine à récolter les « likes ». Dans ce roman qui se promène entre le polar, le pamphlet et la dystopie, Delphine de Vigan se questionne : à l’heure des plateformes numériques et des réseaux sociaux, la société sait-elle protéger les enfants ? Entrevue.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Comment est née l’idée de ce livre ?

Un jour, j’ai vu un reportage à la télévision française dans lequel on voyait de très jeunes youtubeurs qui visitaient un centre commercial. Ils étaient accueillis comme des stars par une foule d’enfants déchaînés qui leur réclamaient un autographe. Je me suis demandée, mais qui sont ces enfants ? Et qu’est-ce qu’on peut ressentir quand on vit ça ? Quelle trace ça laisse en nous ?

Avez-vous regardé beaucoup de vidéos sur YouTube avant d’écrire votre livre ?

Oui, beaucoup. Et de la répétition naît le malaise. Plus je regardais les vidéos et plus je me demandais comment les parents pouvaient faire ça à leurs enfants. C’est terrifiant. Ce qui m’a le plus sidérée, c’est l’adhésion sans réserve à la société de consommation. Dans ces vidéos, tout est axé là-dessus. Dans mon roman, la maman, Mélanie, emmène ses enfants, Sammy et Kimmy, dans un magasin où ils ont le droit d’acheter tout ce qui commence par la lettre A, B ou C… Je n’ai rien inventé, ça existe. Et ces vidéos sont regardées par d’autres enfants…

Vous avez imaginé la vie d’une famille française : la mère, Mélanie, le père, Bruno, et leurs deux enfants. Qu’est-ce qui vous intéressait dans l’idée de raconter leur vie ?

J’avais envie de raconter l’envers du décor, la vie quotidienne de ces enfants-là. Je voulais essayer de comprendre ce qui était à l’œuvre, ce rêve de lumière. Mélanie a grandi en regardant des téléréalités comme Loft Story. Loana [gagnante de la première édition de Loft Story en France] est son idole. Elle est élevée dans l’idée que n’importe quel anonyme peut devenir un people. Je voulais imaginer son parcours sociétal et familial. Je voulais aussi montrer qu’il y a un manque d’éducation dans la population pour critiquer et analyser ces images.

Est-ce que cela a été difficile de se glisser dans la peau de Mélanie ?

De mon point de vue, Mélanie pense qu’elle fait le bien de ses enfants. Elle subit l’injonction de la mère parfaite, sans faille. Elle se met beaucoup de pression.

Le roman prend un tournant dramatique quand la petite Kimmy disparaît. Entre en scène le personnage de Clara, qui travaille à la brigade criminelle, et qui est l’antithèse de Mélanie. C’est une femme solitaire, elle ne regarde pas la télé. Pourquoi avoir décidé de raconter cette histoire sous forme de polar ?

Dans une séance de dédicaces, j’avais rencontré une lectrice qui travaillait au sein de la brigade criminelle. Elle m’avait dit : « Je vous laisse mes coordonnées si vous avez besoin de renseignements. » Quelques mois plus tard, je suis allée la rencontrer et les gens de la brigade m’ont expliqué leur travail. À travers le regard de Clara, on découvre l’univers de la téléréalité. Elle est ébranlée. Comme j’aime bien mélanger les codes et les désamorcer, je trouvais intéressant qu’il y ait un côté polar avec la disparition et l’enquête. Il y a aussi une dystopie légère vers la fin du roman. J’imagine ce qui se passe en 2031 et qui n’est pas très loin de ce que nous vivons aujourd’hui, finalement.

Était-ce difficile de ne pas juger vos personnages, en particulier Mélanie ?

La tentation est grande de les juger et de les condamner. Mais j’ai essayé de comprendre la faille chez Mélanie. De comprendre son rêve aussi. Il y a chez elle un besoin de consolation. Les fans de sa chaîne YouTube lui donnent l’amour qu’elle n’a pas reçu quand elle était jeune.

Il y a un débat actuellement en France autour de l’inceste et de la notion de consentement. Diriez-vous que votre livre dénonce, lui aussi, une forme de violence faite aux enfants ?

Je ne compare pas la situation des enfants influenceurs aux victimes d’agressions sexuelles, mais on peut se demander si un enfant de moins de 12 ans est en mesure de décider s’il veut ou non faire une vidéo. Et à 2 ou 3 ans, on ne veut pas être une star de YouTube. Ça pose en effet la question du consentement. Ce sont des situations délicates, car souvent, ces enfants assurent le revenu de la famille. C’est un poids énorme sur leurs épaules. Alors oui, il y a une forme de violence dans tout cela. La France est d’ailleurs le premier et le seul pays qui a légiféré sur les enfants influenceurs. La loi a eu le mérite de reconnaître leur travail, car c’est ce dont il est question ici, de travail. Le lien de subordination aux parents me semble évident. Après, ça demeure compliqué de contrôler les aspects financiers au sein d’une famille. Il y a beaucoup de parents qui ont trouvé une façon de contourner la loi. Il faudrait également remettre en question la monétisation sur YouTube qui rapporte beaucoup d’argent sur le dos des enfants.

IMAGE FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Les enfants sont rois, de Delphine de Vigan

Les enfants sont rois
Delphine de Vigan
Gallimard
348 pages