Deux librairies indépendantes ouvrent ces jours-ci à Montréal, toutes deux propriétés à 100 % féminines. Leur objectif : faire découvrir les œuvres littéraires, bien sûr, mais aussi jouer un rôle positif au sein de leur quartier. Rencontre avec des libraires qui ont leur communauté à cœur.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Le 4 mars dernier, Mélanie Guillemette a réalisé un rêve : ouvrir sa propre librairie. Dans les jours qui ont précédé l’ouverture officielle, les passants ont découvert des fragments de poèmes dans la vitrine du local de la Petite Italie, laissé vide depuis la fermeture de la Librairie italienne, qui a occupé les lieux pendant près de 40 ans. C’est un peu un saut dans le vide que fait la jeune femme. Diplômée en études littéraires et en édition de l’Université McGill, elle travaillait jusqu’ici au café Oui mais non, rue Jarry, et n’avait aucun contact dans le milieu du livre.

« J’ai suivi un cours de démarrage d’entreprise à l’École des entrepreneurs du Québec, mais je ne prévoyais pas d’ouvrir avant 2023 », raconte-t-elle. Sauf que sa campagne de sociofinancement, lancée avec le soutien de l’organisme La Ruche, a tellement bien fonctionné qu’elle a devancé son échéancier.

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Mélanie Guillemette, propriétaire de la librairie n’était-ce pas l’été

Rencontrée la veille de l’ouverture, dans son grand local, à quelques portes du Caffè Italia et de l’épicerie Milano, Mélanie Guillemette s’affairait encore à placer des livres et à aménager les lieux. Pendant notre entretien, une dame vient s’enquérir : vendra-t-elle des mots croisés en italien ? Son mari les aime beaucoup ! Il y a des habitudes bien ancrées dans ce quartier et Mélanie Guillemette a l’intention de les honorer. « Je vais garder toute une sélection de livres en italien, affirme-t-elle. Je suis en contact avec un libraire à Milan. Et je vais essayer de continuer à offrir les mots croisés, j’ai trouvé un fournisseur. Je sais que les gens de la communauté les apprécient. »

Comme un poème

Pour baptiser sa librairie, la jeune femme a pigé dans sa propre bibliothèque. « Je me suis entourée de mes livres préférés, raconte-t-elle. Dans un poème de Marie Uguay, je suis tombée sur ces mots. Je trouve qu’ils résonnent encore plus fort aujourd’hui. C’est comme une promesse de ce qui s’en vient. »

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Devanture de la librairie n’était-ce pas l’été

Il y aura donc une belle place à la poésie ainsi qu’à la chanson dans cette librairie, qui offrira aussi des romans, des essais ainsi qu’une belle collection de zines. Du neuf et de l’usagé, mais avec une curation.

Pas question de devenir un bazar de livres poussiéreux.

Mélanie Guillemette, propriétaire de la librairie n’était-ce pas l’été

Au moins trois personnes se sont présentées à la porte durant l’entrevue, croyant qu’elle était déjà ouverte. Un signe prometteur…

La tanière des lecteurs

À une dizaine de kilomètres de là, rue Ontario, Mélissa Boudreault, Catherine Giasson et Raphaëlle Beauregard attendent le 8 mars avec impatience. Les trois complices ouvriront enfin les portes de la librairie Le renard perché, projet prévu bien avant la pandémie qu’elles ont décidé de mener à terme malgré tout.

Toutes trois issues du milieu du livre jeunesse (l’une d’elles est diplômée en bibliothéconomie), elles ont travaillé en librairie ainsi qu’en édition.

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Caroline Bélanger, Mélissa Boudreault, Catherine Chiasson et Raphaëlle Beauregard

Leur projet, elles l’ont planifié dans les moindres détails. Jusqu’au décor – des formes ludiques et des teintes vives –, qui a été réfléchi et conçu avec l’aide de la designer Isabelle Reeves et de Caroline Bélanger, qui se spécialise en menuiserie créative.

Le nom de notre librairie évoque la fable et le conte. Le renard est un beau personnage et les enfants pourront se réfugier dans sa tanière.

Catherine Chiasson, cofondatrice de la librairie Le renard perché

Outre la littérature jeunesse, Le renard perché proposera une sélection de nouveautés (romans, essais, poésie) ainsi que des livres de cuisine et de jardinage.

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Mélissa Boudreault, Raphaëlle Beauregard et Catherine Chiasson

Les trois copropriétaires ont pensé leur projet en étant bien conscientes que dans le passé, l’ouverture de certains commerces a attiré les foudres des militants antiembourgeoisement dans Hochelaga-Maisonneuve. « Catherine et moi habitons le quartier depuis plus de 10 ans, note Mélissa. Ici, c’est un village, tout le monde se croise, se connaît. Nous sommes tout à fait conscientes que tous n’ont pas les mêmes moyens. C’est pour ça qu’on veut offrir des activités gratuites – heures du conte, causeries, etc. C’était particulièrement important pour nous d’offrir des livres de qualité accessibles à toutes les bourses. »

Un lieu de vie

Les quatre jeunes femmes ne se connaissent pas, mais leur concept de librairie se ressemble. Elles partagent la même philosophie, le même désir de faire de leur librairie un lieu de rencontre, de partage et d’animation pour les gens de leur quartier respectif. Pour y arriver, Mélanie Guillemette s’est associée à l’OBNL Les petites productions, dirigé par Alexis Ross. Étudiant en littérature à l’UQAM, le jeune homme a plein de projets pour animer la librairie quand la Santé publique permettra les rassemblements. « Je veux travailler de concert avec les écoles et les organismes jeunesse du quartier, dit-il. J’aimerais organiser des ateliers de confection de zines pour les jeunes. On veut aussi rejoindre les aînés, que la librairie soit un lieu multigénérationnel. » Soirées de poésie, lancements, résidences d’auteurs… le duo rêve à voix haute. Son inspiration : la librairie Saint-Jean-Baptiste, à Québec, ville d’origine d’Alexis. Mélanie évoque aussi Le port de tête, « une référence parce qu’on s’y sent bien et que tous les libraires sont excellents ».

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Mélanie Guillemette et Alexis Ross

Au renard perché, on espère aussi que la librairie devienne le point de ralliement du quartier. « On aimerait que les gens s’y sentent chez eux, souhaite Raphaëlle. On veut s’associer à des organismes éducatifs, rendre la culture accessible, stimuler la réflexion. Après tout, le livre c’est aussi un objet de résistance. » Les trois copropriétaires citent les librairies L’exèdre, à Trois-Rivières, et Appalaches, à Sherbrooke, comme source d’inspiration. Elles comptent en outre s’associer à l’occasion à la Librairie Z, dans HOMA, spécialisée dans la bande dessinée, pour organiser des évènements.

Bref, ce ne sont pas les idées qui manquent. Les livres sont assurément entre de bonnes mains avec cette nouvelle génération de libraires allumées et engagées.

Consultez le site web de n’était-ce pas l’été 

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