Avec Petits marronnages, traduction de Dominoes at the crossroads par Madeleine Stratford, le public francophone pourra enfin découvrir Kaie Kellough, étoile montante de la littérature, qui a reçu le printemps dernier le prestigieux prix Griffin de poésie pour Magnetic Equator et qui habite Montréal depuis plus de 20 ans.

Publié le 14 févr. 2021
Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

Ce recueil de nouvelles, qui a été en liste pour le prix Giller et finaliste au Grand Prix du livre de Montréal, est l’un des meilleurs que j’ai pu lire depuis longtemps. Complètement éclaté tout en étant fusionnel, puisque les nouvelles sont toutes liées et se répondent entre elles comme dans une sorte d’improvisation jazz, Petits marronnages nous fait voyager partout au Canada et dans les Caraïbes, en plus de nous faire voyager dans le temps.

La première nouvelle, très différente des autres, est un récit d’anticipation sous forme de conférence qui se déroule dans l’avenir, alors que Montréal-Tiohtià : ke est devenue Ville-Milieu après la crise climatique de 2040 qui a englouti une bonne partie de l’île, créant des réfugiés de l’intérieur forcés d’aller s’installer dans des quartiers comme Montréal-Nord, ce qui a transformé complètement la démographie, où il n’y a plus de groupes ethniques dominants. Dans cet avenir, on souhaite aussi rendre hommage comme il se doit à Marie-Josèphe-Angélique, esclave noire condamnée à la potence en 1734 pour avoir incendié Montréal afin de l’obliger à se renouveler…

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Kaie Kellough, étoile montante de la littérature

Fantasmer sur Montréal

Montréal est un personnage important dans l’œuvre de Kaie Kellough, qui est né à Vancouver en 1975 et qui a grandi à Calgary. Du côté de sa mère, la famille provient de la Guyane anglaise alors que son père est canadien. Vivre son adolescence en étant noir à Calgary dans les années 1980 n’a pas été facile. « C’était une ville assez différente de ce qu’elle est présentement », me confie Kaie Kellough de son appartement sur le Plateau, où il a ouvert les fenêtres en février parce qu’il en a marre du confinement. « Mon expérience, je ne la voyais pas beaucoup dans la société, ce n’était pas reflété dans la culture populaire et les médias, quand on parlait de l’identité canadienne dans l’Ouest. Je crois que je me suis tourné vers l’écriture parce que c’était un outil accessible, afin d’essayer de trouver un langage, un vocabulaire pour mon expérience. Aussi pour me convaincre moi-même que j’existais, me rappeler ma propre existence. »

Alors que la plupart des jeunes de son âge à Calgary rêvaient d’aller à Vancouver, la grande ville la plus proche, Kaie Kellough fantasmait surtout sur Montréal, pour lui ville culturelle par excellence. En plus, il avait suivi des cours d’immersion (il parle très bien français). Lorsqu’il est arrivé en 1998, le coût de la vie était abordable pour qui voulait être artiste, et il y avait partout de pancartes de logements à louer, ce qu’il attribue à un exode après le référendum de 1995. « J’avais l’impression que j’avais une connexion avec cette ville, qu’on pouvait y vivre cette vie d’artiste qu’on ne pouvait vivre ailleurs au pays », note-t-il, ce qui me rend moi-même nostalgique.

Il y avait des centaines d’artistes sur le Plateau, cette possibilité d’être dans une communauté artistique, l’opportunité de collaborations. De vivre l’art, de respirer la littérature au jour le jour, même si on n’avait pas un sou dans le compte en banque.

Kaie Kellough

Et artiste, il l’est devenu. Écrivain, poète et performeur, il a sillonné le pays sur les scènes de la poésie et du spoken word, certaines de ses performances faisant presque penser à du Claude Gauvreau ! Il a publié trois recueils de poésie, dont ce Magnetic Equator, qui lui a valu le Griffin, remis virtuellement à cause de la pandémie. Ça l’a tellement stressé le jour du dévoilement qu’il est allé se promener sans son cellulaire jusqu’au cimetière du mont Royal, alors que des centaines de courriels et de notifications de félicitations entraient. Son premier roman, Accordéon, paru en 2016, qui a pour toile de fond la crise étudiante de 2012, était inspiré des romans expérimentaux québécois des années 1960, 1970, dit-il. Il croyait que ça allait être le premier traduit, ce qui n’est pas le cas (et on l’attend).

Cette influence se fait sentir dans Petits marronnages, notamment par un clin d’œil au personnage d’Hamadou Diop dans Prochain épisode, de Hubert Aquin, qui travaille maintenant de façon « underground » au métro Peel. Pour Kellough, c’est le personnage le plus mystérieux de notre littérature, qui apparaît au début du roman et qui disparaît rapidement sans laisser de trace. « Pour une personne comme moi, qui vient d’une famille immigrante, nous sommes des personnages à la périphérie de la culture, alors de voir un personnage comme Hamadou Diop, c’est se voir, dans ce grand roman de la littérature québécoise. Mais on ne sait pas pourquoi il apparaît et pourquoi il disparaît à jamais. Pour moi, c’est un mystère intéressant, je l’ai inclus dans mon roman et dans mon premier recueil de poèmes. »

De fait, Petits marronnages semble ajouter des chapitres ou combler des trous dans la fiction de ce pays toujours en train de s’écrire, chaque nouvelle contenant des points de repère qui reviennent dans les autres, comme Marie-Josèphe-Angélique, citée plus haut, mais aussi le tableau La mort du général Wolfe, l’Iroquois de la statue de Maisonneuve à Montréal ou la révolte des étudiants noirs à l’université Sir-George-Williams en 1969.

L’idée du retour

Si le titre du recueil est différent en français, c’est que Dominoes at the Crossroads, une image forte des Caraïbes où l’on voit des joueurs de dominos au coin des rues, était difficilement traduisible. Petits marronnages renvoie bien sûr au marronnage, nom donné à la fuite d’un esclave d’une plantation. « Le grand marronnage signifiait qu’on ne revenait pas, précise Kaie Kellough, tandis que le petit marronnage signifie qu’il y a toujours un retour. Dans toutes les nouvelles, les personnages vont ailleurs, dans différentes villes, ils traversent le pays, font des spectacles, retournent voir leurs familles, mais il y a un retour. Pas toujours dans un lieu physique, mais dans leur passé, leur mémoire, c’est parfois un retour émotionnel, parfois un retour dans le temps dans des périodes historiques qu’ils n’ont pas vécues. »

Kaie Kellough n’a que des éloges pour sa traductrice Madeleine Stratford, qui lui permet pour la première fois de rejoindre le public en français, ce qu’il considère comme un honneur. Mais c’est aussi un cadeau pour ce lectorat qui s’apprête à entrer dans son univers foisonnant. Kaie Kellough, lui-même au carrefour de multiples identités, écrit qu’il ne sait où commence et où se termine une histoire, en fait, et l’un de ses personnages dit dans une nouvelle : « Je voulais voler, marronner, définir ma propre trajectoire », ce qu’il fait manifestement en littérature. « On ne fait pas toujours le choix de ce que l’on écrit, croit-il. C’est l’histoire qui nous choisit, ou alors ça sort de nous, de notre expérience. Je ne sais pas comment le dire autrement. »

IMAGE FOURNIE PAR BORÉAL

Petits marronnages, de Kaie Kellough, Boréal, 192 pages.