Jean Graton était le « dernier monstre sacré » de la BD franco-belge. Mais son succès commercial ne lui a pas toujours valu le respect qu'il méritait. Retour sur la vie d’un bédéiste dont la carrière a progressé à vive allure.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

(BRUXELLES) La course est terminée pour Jean Graton. Le père de Michel Vaillant, le plus célèbre pilote automobile de la bande dessinée, est mort jeudi à Bruxelles à l’âge de 97 ans, entouré des siens.

« Il était malade depuis très longtemps. Il était dans une maison de repos et on ne pouvait plus le voir », souligne Jean-Claude de la Royère, ancien conservateur du Centre belge de la bande dessinée.

C’est peu de dire que Jean Graton était une grosse cylindrée. Son succès commercial en témoigne. En plus de 60 ans, quelque 25 millions d’exemplaires des 79 albums de Michel Vaillant se seraient écoulés dans le monde.

« C’était le dernier monstre sacré de la bande dessinée franco-belge. Ses amis et collègues s’appelaient Goscinny, Uderzo, Charlier, Peyo, Roba, Franquin », souligne le communiqué publié jeudi par l’éditeur Dupuis, qui gérait la marque Vaillant depuis 2019.

Née en 1957, la série Michel Vaillant racontait les aventures d’un pilote français intrépide, porte-étendard d’une marque automobile tenue par la famille Vaillant. Ses victoires sont nombreuses sur le circuit, mais aussi hors piste. Car en plus d’être un as du volant, le personnage est un homme loyal et courageux, un fils respectueux, un mari fidèle, un frère compréhensif et un ami sincère.

PHOTO TIRÉE DU SITE OFFICIEL DE MICHEL VAILLANT

Jean Graton (à gauche)

De défauts ? Point. Tout le contraire de son ami, l’Américain Steve Warson, qui semble avoir tous les vices : fougueux, colérique, don juan impénitent. Ou de son ennemi juré, « Le Leader », qui viendra plus d’une fois le hanter.

IMAGE TIRÉE D’UN ALBUM DE MICHEL VAILLANT

Extrait d'un album de la série Michel Vaillant

Intéressant : Graton n’hésite pas à faire côtoyer ses héros fictifs par de véritables personnalités, comme Jacky Ickx, Alain Prost, Michael Schumacher ou même Gilles et Jacques Villeneuve. Dans l’épisode Steve Warson contre Michel Vaillant, Gilles Villeneuve remporte même le championnat des conducteurs.

La machine Graton

Né à Nantes en 1923, Jean Graton est élevé par un père dirigeant d’un club de moto qui l’amenait aux 24 Heures du Mans, d’où son attirance pour les sports motorisés. Il entre à 16 ans au chantier naval où il travaille comme ajusteur, un métier qu’il déteste et lui donne envie de « faire ce dont [il a] envie, quitte à prendre des risques ».

Attiré par la bande dessinée, il déménage en 1947 à Bruxelles. De 1951 à 1953, il écrit pour le magazine Spirou plusieurs Belles histoires de l’oncle Paul, où son style réaliste peut s’épanouir. Puis il est embauché par le magazine rival, Tintin, où il va créer le personnage de Michel Vaillant en 1957.

Le premier album officiel de la série, paru 1959 (Le grand défi), est vite adopté par les jeunes lecteurs, essentiellement masculins. C’est le début d’une longue série de succès pour Michel Vaillant, qui sera bientôt adapté au petit et au grand écran.

Graton conçoit seul les huit premières aventures de la série, avec l’aide de sa femme, Francine. Mais la demande est si forte qu’il engage une équipe de collaborateurs dès Le 8e pilote, en 1962. La machine Graton fonctionne désormais au turbo. Pour Jean-Claude de la Royère, ce choix « plus industriel » marque un tournant dans les aventures de Michel Vaillant. Et expliquerait le snobisme dont souffrira le dessinateur pendant toute sa carrière.

Les journalistes spécialisés dédaignaient Jean Graton. Ils le considéraient comme un dessinateur commercial, populaire.

Jean-Claude de la Royère, ancien conservateur du Centre belge de la bande dessinée

« Pour cette raison, on n’a presque jamais reconnu qu’il était un bon dessinateur. Il avait pourtant des mises en page formidables. Il pouvait dessiner n’importe quoi », ajoute-t-il.

Le dessinateur prend sa retraite en 2004, un an après la sortie du film Michel Vaillant, coscénarisé par le cinéaste Luc Besson. Il laisse son héritage entre les mains de son fils Philippe Graton, qui écrira nombre de scénarios. Le personnage est par ailleurs renouvelé en 2012 pour une « nouvelle saison ». Bagnoles, enjeux et valeurs plus modernes : Michel Vaillant est en voiture pour le XXIe siècle.

– Avec l'Agence France-Presse