C’est la bombe de la rentrée littéraire en France. Dans La familia grande, Camille Kouchner raconte les agressions sexuelles qu’a subies son frère jumeau par leur beau-père, le politologue Olivier Duhamel, une superstar du monde politique et médiatique français. Une histoire incestueuse à plus d’un niveau. Explications.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Il y a un an, la publication du roman Le consentement, de Vanessa Springora, provoquait une onde de choc dans les milieux littéraires parisiens. L’éditrice accusait l’écrivain Gabriel Matzneff d’avoir abusé d’elle alors qu’elle avait 14 ans, et ce, avec l’aval de sa famille et la complaisance d’une clique du milieu du livre.

Un an plus tard, voilà qu’un autre ouvrage révèle un cas d’abus sexuel et cette révélation est l’équivalent d’une bombe atomique à Paris : la fille de l’ancien ministre Bernard Kouchner, Camille Kouchner, accuse son beau-père Olivier Duhamel d’avoir violé son frère jumeau, qu’elle nomme sous le pseudonyme Victor, alors qu’il était âgé de 13 ans.

Olivier Duhamel est une superstar du monde intellectuel et médiatique français. Son père était ministre du président Pompidou, sa mère, éditrice, mariée en secondes noces à Claude Gallimard (oui, c’est un petit monde !). Olivier Duhamel s’est d’abord fait connaître comme professeur de droit constitutionnel (en France, les étudiants en droit doivent lire un de ses ouvrages). Il a été conseiller de Robert Badinter, député socialiste au Parlement européen, éditeur, producteur d’émissions sur France Culture puis sur Europe 1 où il animait l’émission hebdomadaire Mediapolis (l’émission a été retirée de la grille cette semaine). Il commentait également l’actualité sur LCI. Enfin, il était président de la Fondation nationale des Sciences politiques (au sein de laquelle on retrouve le mythique institut Sciences Po de Paris). Et pour terminer le tableau, le 1er janvier 2020, il a été nommé président du Siècle, un club social qui regroupe l’élite de la finance, de la politique et des médias en France. Ses membres se réunissent une fois par mois pour un dîner au cours duquel on discute des grandes questions d’actualité. Qui fait partie de ce club sélect ? Des gens puissants triés sur le volet comme Delphine Arnault, Jean-Marie Colombani (ancien patron du journal Le Monde) et un certain Bernard Kouchner, père de Camille, auteure de La familia grande. Vous suivez toujours ?

Une famille élargie

Le titre du livre de Camille Kouchner, La familia grande, fait référence au nom que s’était donné la grande tribu qui gravitait autour du couple formé par Olivier Duhamel et Evelyne Pisier, la mère de Camille Kouchner. Dans les années 1980, famille et amis se retrouvaient en effet chaque été dans la grande maison familiale de Duhamel, dans le Var. Evelyne Pisier, décédée en 2017, était elle aussi une vedette dans son milieu. Brillante juriste, figure de proue du féminisme français, elle avait été la maîtresse de Fidel Castro durant quatre ans, ce qui avait contribué à construire son mythe.

PHOTO JOËL SAGET, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le titre du livre de Camille Kouchner, La familia grande, fait référence au nom que s’était donné la grande tribu qui gravitait autour du couple formé par Olivier Duhamel et Evelyne Pisier, la mère de Camille Kouchner.

Autour de ce couple incontournable gravitaient plein de grands noms de la société française, dont le philosophe Luc Ferry, l’avocat Jean Veil (fils de Simone Veil et aujourd’hui associé d’Olivier Duhamel) et Élisabeth Guigou, ancienne ministre de la Justice française aujourd’hui présidente de la commission pour lutter contre l’inceste et les violences sexuelles sur mineurs…

Dans son livre, Camille Kouchner décrit l’atmosphère libertine des soirées où l’alcool coulait à flots, où adultes, enfants et adolescents se baignaient nus dans la piscine familiale, sans contraintes et sans règles. Personne ne s’émouvait, selon les dires de l’auteure, que des photos des corps nus des trois enfants Kouchner ornent les murs de la maison d’Olivier Duhamel.

Une famille qui implose

Au moment des agressions, Victor s’est confié à sa sœur, à qui il a fait promettre de ne rien dire. Mais au début des années 2000, il décide de confronter sa mère. Evelyne Pisier réagit très mal, prend le parti de son mari. Sa sœur, l’actrice Marie-France Pisier, la confronte. Résultat : les deux femmes, très proches, cesseront de se parler. À la mort de Marie-France Pisier, en 2011, l’affaire s’ébruite et la police rencontre Victor qui refuse finalement de porter plainte. Il raconte également l’histoire à son père, Bernard Kouchner, ancien ministre et cofondateur de Médecins sans frontières, qui ignorait tout jusque-là.

Dans une longue entrevue avec le magazine L’Obs, Camille Kouchner dit qu’elle a senti le besoin d‘écrire ce livre pour ses propres enfants. Avec la permission de son frère, bien entendu.

À noter que ce n’est pas un hasard si l’affaire a été révélée par le journal Le Monde et le magazine L’Obs, puisque le conjoint de Camille Kouchner, Louis Dreyfus, en est le directeur (on vous a dit que c’était un petit milieu ?).

Un bon livre ?

Trente années se sont écoulées depuis les faits, c’est donc dire qu’en termes juridiques, il y a prescription. Le parquet de Paris a tout de même ouvert une enquête pour « viols et agressions sexuelles » par une personne ayant autorité sur un mineur. Réaction d’Olivier Duhamel ? Il a démissionné de tous ses postes et a embauché l’avocate de DSK qui l’avait défendu dans l’affaire du Carleton.

Et la littérature dans tout ça ? La familia grande a-t-il une quelconque qualité littéraire ? Ou s’agit-il d’un acte d’accusation en forme de livre ? On ne le sait pas encore. Le roman (car c’est ainsi que le présente la maison d’édition Seuil) devrait arriver au Québec en février si la pandémie le permet. On vous en reparle.

— Avec Le Monde et L’Obs