S’inspirant de la forme du documentaire, l’écrivaine américaine Taylor Jenkins Reid raconte la scène rock californienne des années 70 et ses excès. Son roman Daisy Jones & The Six montre l’envers de la célébrité, un récit sur lequel planent les ombres des groupes The Civil Wars et Fleetwood Mac.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Elle a beau vivre à l’ombre d’Hollywood, le quotidien de Taylor Jenkins Reid est pareil au nôtre : elle vit confinée depuis le 13 mars. Ce n’est pas un grand bouleversement dans sa vie. Rester à la maison, c’est ce qu’elle fait pour écrire. Sauf qu’elle le fait maintenant avec un enfant d’âge scolaire dans les parages…

Taylor Jenkins Reid a grandi sur la côte Est, au Massachusetts, et s’est installée à Los Angeles avec l’envie d’observer et de mieux comprendre une chose qui l’a toujours intriguée : la célébrité. Ce n’est pas le glamour qui l’intéresse, mais ce qu’il y a derrière ce paravent de richesse et de bonheur affiché. « Je suis fascinée par ce que la célébrité donne à voir et ce que je soupçonne qu’il y a à l’intérieur », dit-elle. Et c’est par la fiction qu’elle tente d’y accéder.

Le synopsis de Daisy Jones & The Six tient en peu de lignes : de jeunes musiciens assoiffés de reconnaissance goûtent au succès lorsque l’indomptable et magnétique Daisy Jones se joint à The Six, groupe mené par Billy Dunn, un chanteur au charisme fou doté d’un ego à l’avenant. Elle veut exister à travers ses chansons, il veut tout contrôler. Le choc de leurs personnalités sera à la fois salvateur — ensemble, ils pondent des hits et chavirent les foules — et destructeur.

« J’aimais l’idée d’écrire à propos de ce tandem à la relation compliquée », dit-elle à propos de ses personnages principaux. Sans calquer son histoire sur de vrais groupes, la romancière admet avoir pensé à The Civil Wars (duo qui s’est séparé en 2014, au sommet de sa gloire) et à Fleetwood Mac, dont l’album Rumours a été enregistré dans le tumulte de ruptures amoureuses.

Docu-roman

Plutôt que d’opter pour une écriture classique, Taylor Jenkins Reid calque la forme du documentaire. Elle raconte l’histoire de Daisy Jones & The Six à travers de prétendues entrevues avec ses membres et leur entourage. Les uns et les autres se racontent, se répondent, se dévoilent et ne s’entendent pas toujours sur ce qui s’est réellement passé…

PHOTO FOURNIE PAR GUY SAINT-JEAN ÉDITEUR

Taylor Jenkins Reid

Si Daisy Jones & The Six avait été un vrai groupe et qu’il avait raconté son histoire, ç’aurait probablement été fait dans un format semblable. Je voulais que ça ait l’air vrai, qu’il y ait du potinage, donner l’impression d’accéder aux coulisses.

Taylor Jenkins Reid

Ce choix narratif a été libérateur, selon l’autrice, mais posait des défis. Comment parler des vêtements que portait une personne ou de la température qu’il faisait tel ou tel jour en ne s’appuyant que sur des dialogues ?

« Je devais filtrer chaque information que je voulais transmettre au lecteur et la faire passer par la bouche de quelqu’un, raconte-t-elle. Qui dit quoi ? Pourquoi ? Si une femme rappelle que Daisy Jones portait un short très court, sans soutien-gorge, ça a une résonance différente que si c’est un homme. »

Cœur de rockeuse

Daisy Jones & The Six n’est pas seulement une histoire de rock’n’roll, mais de femmes dans le rock’n’roll. Celle de Daisy, droguée à l’os, artiste incandescente au talent naturel. Celle de Camila, la femme de Billy, de Karen, claviériste du groupe, et de Simone, reine du disco et ange gardien de Daisy. Taylor Jenkins Reid le dit sans détour : ce qui l’intéresse, ce sont ses personnages féminins qui font tomber les barrières. « Billy est l’un de mes très rares personnages masculins auxquels je me suis attachée », avoue-t-elle.

PHOTO FOURNIE PAR GUY SAINT-JEAN ÉDITEUR

Daisy Jones & The Six, de Taylor Jenkins Reid

Et si les excès de la vie de tournée sont évoqués, Taylor Jenkins Reid n’en fait jamais le cœur de son récit. Elle creuse plutôt les tensions entre ses personnages et leur tendance à l’autodestruction. « On voit des scènes de sexe partout à la télévision. Qu’arrive-t-il quand deux personnes en ont envie, mais ne le font pas ? demande-t-elle. Cette retenue m’a semblé un espace plus neuf. »

Daisy Jones & The Six a séduit l’actrice et productrice Reese Witherspoon, qui en pilote l’adaptation pour la chaîne Amazon Prime. « Le tournage devait commencer ce mois-ci, mais il a été repoussé, explique Taylor Jenkins Reid. On a une super distribution et de très bons auteurs. Je me sens très en confiance avec cette adaptation. »

Daisy Jones & The Six. Taylor Jenkins Reid. Guy Saint-Jean Éditeur. 404 pages.