(Évry) Irène Frain a perdu sa sœur Denise il y a deux ans, « massacrée » par un mystérieux agresseur qui court toujours. Dans Un crime sans importance, en lice pour le prix Renaudot, la romancière décortique ce fait divers très personnel et dénonce le « silence » et le « mépris » de la justice.

Ornella LAMBERTI et Hugues HONORE
Agence France-Presse

Ce samedi ensoleillé de septembre 2018, Denise confectionne des sachets de lavande quand un intrus pénètre dans son pavillon modeste de Brétigny-sur-Orge et la roue de coups de marteau, relate la presse à l’époque des faits, sans mobile apparent.

Retrouvée inanimée par un de ses fils, la victime, âgée de 79 ans, décède de ses blessures six semaines plus tard à l’hôpital.

Révulsée par le déchaînement de violence dont sa sœur fut la victime, Irène Frain a cherché des réponses, mais n’en a obtenu aucune. « La justice se taisait, la police se taisait », raconte-t-elle à l’AFP.

Dans son livre, elle reproche d’abord au policier chargé de l’enquête de n’avoir remis son rapport au tribunal que quatorze mois après les faits, retardant d’autant la nomination d’un juge d’instruction.

Lorsque celui-ci est enfin saisi, en janvier, l’auteure se porte partie civile, dans l’espoir de pouvoir enfin accéder au dossier relatif au meurtre de sa parente. En vain à ce jour.

Une justice « quasi muette » et « mutique » face au sort des « invisibles », déplore Irène Frain qui s’indigne que les « attaques de vieilles dames » n’intéressent personne. « Je trouve que la justice réduit les gens à pas grand-chose ».

Elle se met alors en quête d’indices, de faits, pour comprendre l’indicible, jusqu’à « traîner (ses) guêtres » dans cette ville du nord de l’Essonne où résidait Denise. En épluchant la presse et en interrogeant voisins et commerçants, l’auteure fait le lien entre le meurtre de sa sœur et sept autres agressions de personnes âgées qui se sont produites à Brétigny-sur-Orge.

Certaines similitudes entre ces différents dossiers la frappent. Il y a les « vitres fracassées, le marteau » et les attaques qui visent des « retraitées, la plupart du temps des femmes, souvent le samedi ».

Impatience légitime

« Je vais écrire sur Denise », décide-t-elle alors. « Écrire pour que la justice se mette à son tour à écrire ».

« Une autre instruction est, semble-t-il, ouverte pour des faits qui nous apparaissent approchants », indique l’avocat d’Irène Frain, Me David Koubbi, qui se demande pourquoi les deux enquêtes ne sont pas jointes.

« Plusieurs procédures sont jointes », assure aujourd’hui la procureure d’Évry, Caroline Nisand. Le parquet a rassemblé dans une seule enquête 13 victimes en raison de la récurrence du mode opératoire, de la description physique de l’agresseur et du périmètre géographique restreint.

Dans toutes ces agressions commises entre juin 2018 et décembre 2019 sur des personnes âgées, seule Denise est décédée.

Une information judiciaire contre X, notamment pour vol avec violence ayant entraîné la mort, a été ouverte et un juge d’instruction saisi dès le mois de janvier, tient à rappeler la procureure Nisand. Huit mois avant la parution d’Un crime sans importance.

Si l’impatience des victimes est « légitime », reconnaît la magistrate, certaines affaires « plus difficiles que d’autres » nécessitent une instruction plus longue.

« Il ne faut pas qu’Irène Frain puisse penser que les personnes âgées sont oubliées de la justice », souligne Caroline Nisand en défense de l’institution. « Au contraire », ajoute-t-elle, « elles suscitent une attention particulière en raison de leur vulnérabilité ».

Me David Koubbi concède qu’il « ne (voit) pas à ce stade de dysfonctionnement » de la machine judiciaire. « On reste dans les délais normaux ».

L’avocat s’interroge plutôt sur « l’accompagnement de ces personnes vulnérables et âgées sur le terrain » et estime que, si la sœur de sa cliente « avait été avisée de la récurrence des faits, elle aurait certainement pris des précautions ». « Il y a des fils qui méritent d’être tirés ».

« Mon propos n’est pas l’enquête, c’est bien l’attente », explicite de son côté Irène Frain. Qui rappelle qu’elle a d’abord voulu écrire « pour que Denise ne soit plus seulement un numéro de dossier ».