Que ce soit à la télé ou dans les livres, remarque Fanie Demeule, qui a codirigé ce recueil de nouvelles avec Krystel Bertrand, la cruauté des hommes paraît toujours aller de soi alors que celle des femmes est plus souvent qu’à son tour « excusée » ou « justifiée ».

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

« L’occultation des représentations de la cruauté des femmes n’aurait-elle pas des effets délétères sur les femmes réelles ? », se questionne-t-elle dans la préface, ajoutant : « Réhabiliter la cruauté des femmes à travers les récits, c’est témoigner de leur humanité. C’est leur redonner leurs sentiments, leurs vécus, leurs identités », énonçant ainsi la prémisse de ce projet qui sort des sentiers battus, et auquel ont participé dix auteurs, dont Patrick Senécal, Marie-Jeanne Bédard et Marie-Pier Lafontaine. Cette dernière, qui a été révélée l’an dernier avec l’autofiction coup-de-poing Chienne ouvre d’ailleurs le recueil en force avec une sanglante partie de cache-cache entre deux sœurs et leur mère, avec pour proie « Papa Ogre », sans doute la proposition qui plonge en profondeur dans les eaux rouges troubles de la cruauté.

Est-ce que toutes les femmes présentées dans Cruelles sont froidement et gratuitement cruelles ? Pas nécessairement, mais l’ombre de la violence, de l’envie, du mépris, de la folie meurtrière, de la vengeance rageuse ou calculée plane sur chacune des nouvelles, alors que chaque auteur se voit offrir un espace de liberté pour exprimer les multiples déclinaisons de la cruauté à sa manière et dans l’univers qui lui est propre. Dans « Amère » (Lysandre Saint-Jean), la narratrice, infertile, crache sa haine de la maternité et de tout ce qui l’entoure ; dans « Dawessou » (Anya Nousri), la mère devient cette figure détestée, qu’on doit annihiler coûte que coûte, pour échapper une fois pour toutes à une malédiction familiale implacable. « La nuit des mimosas » (Bérard) offre un troublant jeu de miroir où la ligne entre le présent et le passé s’estompe dans une danse macabre. Patrick Senécal clôt la ronde avec sa plume acérée qui manie l’humour noir comme pas un avec « Dans le sang », compétition à la vie à la mort entre une sœur et un frère pour obtenir le poste convoité d’« exécuteur » dans la mafia dirigée par leur oncle. Car une fille peut bien faire tout (et même plus) aussi bien qu’un garçon… Non ?

★★★½

Cruelles, sous la direction de Fanie Demeule et Krystel Bertrand, Tête Première, 192 pages.