Il y a quelque chose de profondément dérangeant, qui vient mettre le doigt sur ce qui grouille dans l’ombre, mais ne peut être nommé sous peine de subir l’opprobre, dans Fais de beaux rêves, un premier roman abordant le thème de la maternité, porté par la plume brûlante et tourbillonnante de Virginie Chaloux-Gendron.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

Son nom a déjà circulé dans l’espace public, un peu à son corps défendant, car Virginie Chaloux-Gendron est la fille de l’ex-maire controversé de Huntingdon, Stéphane Gendron. Sa grossesse, ainsi qu’une chicane de famille, s’est retrouvée sur la place publique. « Je n’ai pas vu mon père depuis cinq ans », nous confie-t-elle en entrevue par visioconférence depuis la ville de Québec, où elle réside depuis plusieurs années.

Même si l’ombre de son passé familial plane sur Fais de beaux rêves, un premier roman qui emprunte davantage à la biographie qu’à la fiction, admet d’emblée l’autrice, ce n’est pas pour parler de son paternel que nous la joignons, mais bien pour comprendre comment est né ce premier roman fort et troublant.

Dépressive, en dissociation avec elle-même et son environnement et traînant un lourd héritage dont elle craint qu’il ne remonte à la surface, la narratrice du roman revient, en fragments détachés où se mêlent jusqu’à ne plus se distinguer réalité et fantasmes morbides, sur la naissance de son fils et les premières années de sa vie.

Entre sa grossesse surprise, sa relation fusionnelle avec son amoureux qui se démantèlera peu à peu, son désir de poursuivre ses études littéraires à tout prix après son accouchement et les sentiments contradictoires que provoque chez elle l’arrivée de cet enfant imprévu, la protagoniste de Fais de beaux rêves nourrit une obsession maladive : imaginer la mort de son enfant. Un évènement tragique, mais paradoxalement presque désiré, pour la soustraire à toute la laideur du monde, et à la sienne plus particulièrement. Comme quoi l’amour, loin de tout sauver, peut aussi être porteur de perdition.

L’heure de la vengeance a sonné, mon petit, toutes les insultes, toutes les sentences prononcées, tous les abandons sortent de leur trou et reviennent à la vie. Il serait si facile de m’en prendre à toi. Je n’aurais qu’à ouvrir la bouche et laisser se déverser le flot. […] Pourquoi faudrait-il que mon amour sans cesse t’écarte de mes imprécations intérieures ?

Extrait de Fais de beaux rêves

En levant le voile sur ce qu’on n’ose pas nommer, Virginie Chaloux-Gendron n’a pas voulu consciemment, dit-elle, écrire un livre qui « renverserait les clichés », soit celui de la maternité lumineuse, voulue, sans faille. Elle a plutôt plongé dans l’écriture pour nommer les hantises qui l’ont habitée longtemps après la naissance de son fils.

« À la base de mon processus créateur, c’est la réalisation de cette injustice immense : contre mon enfant, je pouvais tout et lui, contre moi, il ne pouvait rien », lance la romancière.

« Ce n’est pas que je n’ai pas vécu des moments de grâce et être la mère de cet enfant est un privilège extraordinaire. Mais cela n’a pas empêché ces pensées-là de faire leur chemin quand même. L’écriture m’a permis de les structurer, de prendre une distance », explique-t-elle.

Effacer une trace indélébile

Un parent va, par ses actes et ses paroles, laisser une trace indélébile sur la vie de son enfant. Et c’est cette idée qui fige la narratrice au point qu’elle s’évadera en imaginant les mille et une façons dont son enfant pourrait trépasser, fantasmant sa vie de mère endeuillée, s’emmurant entre les quatre murs de son appartement telle une naufragée qui perd peu à peu le contact avec le réel.

Cette réalité qu’elle invoque, la protagoniste du récit en fait un talisman qui tournoie entre ses doigts, réfléchissant tel un kaléidoscope ses pensées qui décrivent une spirale sans fin autour du même point fixe.

Portée par un souffle incandescent, l’écriture de Virginie Chaloux-Gendron est faite de phrases qui s’enchaînent sans répit, de façon parfois vertigineuse, retournant les images, dérobant les mots de leurs sens en les amalgamant, miroir des tourments qui taraudent la narratrice.

La mort devient ainsi un refuge contre l’impuissance et la détresse ressenties. Omniprésente, elle s’infiltre dans les interstices du récit, au point que le lecteur, comme la narratrice, ne sait plus distinguer sa réalité de sa fiction.

Il y a des gens qui ont cinq enfants dans l’espoir de racheter le souvenir de leur enfance traumatique et de lui donner une nouvelle tournure. D’autres tuent leurs enfants pour la même raison. Je ne ferai ni l’un ni l’autre. Je ne serai pas ce que l’histoire veut faire de moi.

Extrait de Fais de beaux rêves

« Pour la narratrice, la mort est ce qu’elle connaît le mieux. Elle est portée à s’y projeter. C’est sûr que [la maternité] a réactivé plusieurs choses que j’ai vécues quand j’étais jeune, continue la romancière. J’avais un certain deuil à faire d’une enfance non résolue, d’une petite fille que je n’ai pas pu être. Il y a quelque chose de très primitif là-dedans. »

En filigrane du récit, cette idée monstrueuse que l’espoir d’affranchir nos enfants de nos propres failles peut mener à deux réalités bien différentes, comme les deux côtés d’une seule et même pièce. Et pose la question cruciale : avons-nous un réel contrôle sur nos destinées, ou sommes-nous des pantins désarticulés condamnés à porter le poids de notre passé ?

IMAGE FOURNIE PAR BORÉAL

Fais de beaux rêves, de Virginie Chaloux-Gendron

Fais de beaux rêves
Virginie Chaloux-Gendron
Boréal
216 pages