Huit mois après Le consentement, de Vanessa Springora, c’est au tour de Lola Lafon de nous entraîner dans les bas-fonds du mouvement #metoo avec son magnifique roman Chavirer.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Il y a en effet des points communs entre les deux livres.

Le consentement, inspiré de faits vécus, racontait les agressions de l’auteure, alors âgée de 14 ans, par l’écrivain pédophile Gabriel Matzneff, et ce, avec le consentement de la famille et du milieu littéraire. Un roman qui parlait du silence et de la complicité des adultes.

Il est aussi question de silence dans Chavirer.

Dès les premières pages, on est happé par l’histoire de Cléo, cette ado naïve de 13 ans et des poussières, qui est séduite par le manège habile et machiavélique de Cathy. Cette femme à l’air sophistiqué qui lui promet monts et merveilles tisse patiemment sa toile autour de la jeune fille : elle lui offre des cadeaux, enjôle ses parents et, surtout, elle la fait sentir importante, unique.

Cruelle, Cathy choisit bien sa proie, à l’âge où l’on est si fragile, où notre estime de soi est en construction, à l’âge où l’on rêve de merveilleux.

L’adolescente est passionnée par la danse qui représente son ticket pour s’extirper d’un milieu ordinaire et sans éclat. Cathy dit représenter une fondation, lui fait miroiter une bourse d’études.

Cette soudaine attention est un cadeau du ciel pour Cléo. Un cadeau empoisonné. Car il s’agit d’un leurre pour offrir la jeune fille sur un plateau d’argent à un réseau pédophile. Enrôlée puis honteuse, Cléo recrutera à son tour ses camarades d’école, sous le nez des enseignants et des parents qui n’y voient que du feu.

Dans Chavirer, comme dans Mercy, Mary, Patty, le roman précédent de Lafon, on découvre le personnage principal à travers le regard de ceux et celles qui ont croisé sa route à différentes époques de sa vie : un meilleur ami, une amoureuse, une habilleuse.

À travers cette multiplication de points de vue, on découvre une Cléo plus complexe qu’elle en a l’air. Et on comprend mieux qu’une personne peut à la fois être bourreau et victime.

Cléo tentera toute sa vie d’enfouir ce douloureux épisode de son adolescence. Mais comment se pardonner quand on ne sait même pas qu’on a été victime ?

Elle deviendra finalement danseuse de music-hall, un plan B beaucoup moins glamour et moins « honorable », ce qui permet à Lola Lafon d’écrire de très belles pages sur le mépris d’une certaine élite à l’endroit de la culture populaire qu’elle défend avec fougue. Le roman est également ponctué des paroles de chansons de Jean-Jacques Goldman et de Mylène Farmer, une sorte d’hommage à la France ordinaire et populaire, qui regarde religieusement Michel Drucker tous les week-ends à la télé.

Chavirer est sans aucun doute le meilleur roman de Lola Lafon. Sa plume est sublime, ses descriptions sont d’une grande beauté : le grain de la peau, l’usure d’un tissu, la trace de fond de teint, les douleurs physiques des danseuses, les courbatures, les bleus qui marquent leur corps, l’innocence perdue à jamais… Comme si Lafon promenait une caméra sur ses personnages pour nous les montrer en gros plan.

Chavirer est un grand roman, à lire absolument.

★★★★

Chavirer
Lola Lafon
Actes Sud
348 pages

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Chavirer, de Lola Lafon