Le milieu littéraire fait face lui aussi au mouvement de dénonciations lancé il y a une dizaine de jours. Un groupe de 300 autrices et actrices de la chaîne du livre s’est formé de manière privée pour échanger à propos de cas d’inconduites sexuelles dont beaucoup ont été victimes.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

« J’ai adhéré au groupe la semaine dernière et, depuis, je suis malheureusement toujours en train de lire des histoires d’horreur. Disons que je ne dors pas bien ces jours-ci. »

Mélissa Verreault est autrice, vice-présidente de l’Union des écrivaines et des écrivains du Québec (UNEQ) et enseigne la littérature à l’Université Laval. Elle-même dit n’avoir vécu aucune situation de harcèlement, mais les témoignages du groupe d’autrices, qui est passé de 35 à 300 membres en une semaine, lui ont fait se rendre compte que ces rumeurs et ces « tendances insidieuses » dont elle entendait parler depuis quelques années étaient bien réelles.

Le dénominateur commun de tous ces témoignages ? L’abus de pouvoir, répond-elle.

« Peu importe les situations, et on en voit de toutes les sortes, car ce ne sont pas toujours des comportements criminels qui sont rapportés, elles sont liées à la masculinité toxique. De l’agression, du harcèlement, des commentaires déplacés, des viols : la prédation se joue à plusieurs niveaux, et l’abus de pouvoir est le dénominateur. »

Même si les dénonciations ne sont pas publiques, ce mouvement amorcé entre autres dans le milieu de la musique ébranle le monde littéraire. L’UNEQ, par exemple, a créé une « cellule d’urgence » pour « aider la parole à se libérer », explique son directeur général, Laurent Dubois. Une rencontre d’information aura d’ailleurs lieu jeudi avec des juristes de l’Aparté, branche culturelle de Juripop.

« Il y a deux dimensions dans notre action, explique-t-il. À court terme, c’est d’accompagner les victimes dans des actions ciblées selon leurs besoins. Et à long terme, il faut vraiment que le milieu du livre se pose des questions sur sa manière de fonctionner, de concevoir les relations professionnelles, et qu’il essaie de restructurer et d’équilibrer les rapports de force. »

L’appel a aussi été entendu par les éditeurs. L’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) a diffusé un communiqué mardi disant qu’elle « encourage les relations saines et les environnements de travail exempts de violence, de harcèlement et d’abus sexuels, et ce, plus particulièrement dans l’écosystème du livre ». Et son comité spécial sur le harcèlement sexuel, mis sur pied en 2017, se réunit ce mercredi pour élaborer un plan d’action qui sera présenté à l’assemblée générale, en septembre.

« Tous les secteurs du milieu sont touchés par des cas », dit la directrice générale adjointe de l’ANEL, Karine Vachon. « Nous avons décidé d’aller plus loin pour accompagner les maisons d’édition et leur offrir le soutien qu’il faut. Oui, il faut réfléchir aux dynamiques et aux abus de pouvoir dans le milieu, mais la sensibilisation doit se faire. »

Éditeurs ébranlés

Interpellés directement par des autrices le week-end dernier, de nombreux éditeurs ont fait des déclarations publiques contre le harcèlement sur les réseaux sociaux depuis lundi. C’est le cas de Québec Amérique, dont la vice-présidente, Caroline Fortin, confie, en entrevue, avoir entendu des choses qui l’ont « complètement chavirée » depuis quelques jours.

L’éditrice veut que son lieu de travail soit un safe space pour ses employées. Elle a d’ailleurs appelé personnellement lundi toute personne qui collabore de près ou de loin avec Québec Amérique à communiquer directement avec elle si elle sentait le besoin de témoigner d’une situation dérangeante.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Caroline Fortin, vice-présidente de Québec Amérique

J’ai eu ma première prise de conscience après le premier #metoo. J’ai réalisé combien, comme femme, j’avais laissé passer plein de choses. Je suis chanceuse de travailler avec de jeunes professionnelles de l’édition avec qui j’ai beaucoup parlé et qui m’ont aidée à mieux comprendre ce qui se passait.

Caroline Fortin, vice-présidente de Québec Amérique

Mais elle s’avoue « troublée » de constater que « de jeunes femmes se retrouvent encore dans ce genre de situation ». Même chose pour l’éditrice Geneviève Thibault, fondatrice de la maison indépendante Le cheval d’août. Si elle n’est pas surprise — « comme femme éditrice, j’ai mangé mes bas dans la vie, been there done that » —, elle se dit « profondément déçue de voir que ces choses se reproduisent dans une autre cohorte de femmes ».

« Elles vivent des choses plus graves que nous, à cause de la démultiplication des plateformes. Mais elles refusent de serrer les dents comme on l’a fait, parce que ce n’est plus acceptable pour elles. Et c’est très bien ainsi. »

Aux yeux de Geneviève Thibault, le milieu littéraire est encore assez élitiste et plutôt conservateur, ce qui explique que moins de choses soient réglées que dans le milieu théâtral, par exemple.

« Ça va au-delà des violences sexuelles. C’est une lutte autour de la reconnaissance, du capital symbolique, de l’autorité. C’est une dynamique que j’ai constatée dans le milieu, que je trouve plus misogyne que d’autres milieux culturels. Oui, j’assume le mot. »

Écoute

Maints éditeurs se posent des questions en ce moment sur la marche à suivre, confirme Caroline Fortin, puisque la liste des présumés agresseurs n’est pas publique. D’autres ont déjà agi, comme la revue Lettres québécoises, qui a affirmé sur les réseaux sociaux dimanche avoir « pris des mesures » relatives à certains de ses collaborateurs, retiré des textes de son site web, en plus de « réfléchir à la composition de [son] équipe ».

« Le milieu littéraire est meurtri, et les changements sont plus que nécessaires, mais, pour cela, il faut du temps. À Lettres québécoises, nous travaillons activement à une nouvelle politique éditoriale, qui sera publiée dans les prochaines semaines », nous confirme la rédactrice en chef, Annabelle Moreau.

Aux Éditions Les Malins, l’éditeur Marc-André Audet est clair : si un collaborateur ou un auteur commet un geste inacceptable, il coupera les ponts. Mais ce qu’il a ressenti dans une réunion d’équipe le week-end dernier — il est le seul homme pour neuf femmes ! —, c’est que ces dernières ont surtout besoin d’avoir un lieu où on les écoute « si elles vivent une situation inconfortable ou inacceptable ».

L’éditeur est-il surpris par l’ampleur du problème ? « Je ne vois pas pourquoi on n’aurait pas le même pourcentage de mecs crapuleux en édition que dans d’autres pans de la société. Mais comme beaucoup d’hommes, je me sens dépassé, j’ai de la peine. Ça fait une semaine que je suis en bas de ma chaise. »

Petit milieu

Il reste que le milieu de la littérature a des spécificités dans sa structure qui rendent les femmes plus fragiles, estime Laurent Dubois. « Il n’y a pas de contrat de travail, pas de convention collective qui encadre les relations professionnelles, pas de recours limpide. Alors une écrivaine qui parle sur la place publique aujourd’hui, elle n’a pas de protection. »

D’autant plus que le milieu est très petit, et que ses acteurs y occupent souvent plus d’un rôle, souligne Mélissa Verreault.

Éditeurs, auteurs, critiques, libraires : ils font tout ! Le milieu est aussi intimement rattaché au milieu universitaire. Alors, c’est un gros problème quand les victimes veulent dénoncer. Elles sentent bien que ça va avoir des répercussions dans toutes les sphères de leur vie. C’est pour ça qu’en ce moment, ça reste dans la sphère privée.

Mélissa Verreault, autrice, enseignante et vice-présidente de l’UNEQ

L’idée derrière la création du groupe, confirme-t-elle, était d’ailleurs d’abord de diffuser l’information, de faire des mises en garde « pour éviter que ça arrive à d’autres » et de valider les expériences. « Ce métier est très solitaire, et ça permet de dire : “Oui, ce que tu as vécu, c’était de la violence sexuelle.” Mais les besoins varient, et il faudra demander à chaque victime ce qu’elle attend par rapport à son agresseur. »

Ce qui est certain, par contre, c’est que les victimes et les membres du groupe veulent que le milieu « passe de la parole aux actes ».

« On est dans un moment charnière, et c’est pour ça qu’il faudra prendre son temps, se poser, réfléchir, aller au-delà de “regardez ce qu’untel a fait, il a été désavoué par sa maison d’édition”, dit Mélissa Verreault. Ça implique de la patience et de l’écoute prolongée, pas de l’énervement. Il faut travailler en profondeur parce qu’on ne peut plus juste “patcher” le bobo. »