Grand amateur de blues, en particulier de la musique de Robert Johnson, Jonathan Gaudet en a fait la figure centrale de son plus récent roman. S’éloignant du mythe du musicien qui a fait un pacte avec le diable, La ballade de Robert Johnson redonne à cet artiste mystérieux sa dimension humaine.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

République tchèque, Autriche, Grèce et maintenant Angleterre, Jonathan Gaudet est passé d’un pays à l’autre, en Europe, ces dernières années, au gré des possibilités que lui offre son métier d’enseignant de français et de littérature. Où qu’il aille, Robert Johnson et sa musique l’ont suivi. « Ça fait 20 ans qu’on cohabite [lui et moi] », dit-il.

Jonathan Gaudet n’a pas baigné dans le blues, plus jeune. Ado, il aimait plutôt le heavy métal. Ce fut le point de départ d’une quête musicale : de Metallica, il est remonté à Led Zeppelin et aux Rolling Stones, deux groupes eux-mêmes influencés par le blues de Muddy Waters, qui puisait dans le blues du delta du Mississippi. C’est en remontant ce fleuve, lui aussi, que le romancier a découvert Son House et, enfin, Robert Johnson.

« J’étais fasciné par sa musique et sa personnalité. Comme toutes les personnes qui s’y sont intéressées, c’est d’abord cette histoire de rencontre [avec le Diable] à la croisée des chemins qui m’a intriguée, avoue-t-il. Puis, plus je lisais sur lui, plus je me suis rendu compte qu’il y a beaucoup de choses qui ont été écrites à son sujet par des critiques, des journalistes et des analystes qui relèvent de l’invention. »

Du mythe à l’homme

Robert Johnson est un personnage fuyant. Mort à 27 ans, en 1938, d’un mal associé tantôt à la syphilis, tantôt à un empoisonnement, il a enregistré seulement 29 chansons et mené une vie de musicien errant. Son parcours est marqué par une légende : après des débuts médiocres, il a disparu pendant des mois pour réapparaître dans le juke joint où il avait été humilié et montré qu’il était devenu un bluesman fabuleux. On a dit de lui qu’il avait vendu son âme au diable contre du talent.

PHOTO TÉO GAUDET, FOURNIE PAR LEMÉAC

Jonathan Gaudet

Plutôt que de creuser ce sillon (« Ç’aurait sonné faux si j’avais misé sur le côté mystique », dit-il), Jonathan Gaudet s’est plutôt attaché à reconstruire un homme de son époque, un passionné de musique, déterminé à se sortir de sa condition. Pas question pour lui de travailler dans une plantation de coton comme sa mère au service d’exploiteurs blancs.

En 29 chapitres coiffés du titre de l’une ou l’autre des chansons de Robert Johnson, il relate son parcours : sa naissance, son enfance, la ségrégation, la pauvreté, la découverte de la musique et la vie d’errance des bluesmen du temps. Ce faisant, le romancier raconte un pan de l’histoire des États-Unis et de l’émergence du blues, musique qui a rythmé le travail dans les champs de coton et servi d’exutoire à ces hommes et ces femmes qui allaient danser et boire du whisky dans les juke joints le soir venu.

Réalisme imaginé

« Ce qui m’a intéressé, c’est de rétablir non pas la vérité, mais de ramener un réalisme autour du personnage », explique le romancier. Il a lu tout ce qu’il a pu trouver sur ce bluesman, s’est documenté sur l’époque, sur l’histoire du blues. Sa Ballade de Robert Johnson est toutefois une œuvre de fiction, précise-t-il. « Ce qui est paradoxal, relève-t-il, c’est que c’est mon imaginaire qui a nourri la réalité du personnage. »

L’essentiel de son roman est composé de témoignages romancés de gens qui ont croisé la route du bluesman. Sa famille, un peu, ses amis musiciens, ses maîtresses. Il raconte aussi son séjour chez Ike Zimmerman, l’homme qui, en réalité, lui aurait enseigné la guitare et les bases du blues.

Raconter la vie de Robert Johnson, c’est aussi raconter l’histoire du blues et de la transition entre le monde rural du Sud et les villes du nord des États-Unis.

Jonathan Gaudet, romancier

Son roman, en plus de chercher à cerner l’insaisissable Robert Johnson, est une fenêtre ouverte sur les débuts de l’industrie du disque et ses pratiques, et un portrait de société pas toujours réjouissant. En lisant une scène où un shérif arrête une voiture conduite par un homme noir sous prétexte qu’il ne peut que l’avoir volée à un Blanc, on est forcé de constater que, presque 100 ans plus tard, il y a des choses qui n’ont pas tellement changé.

IMAGE FOURNIE PAR LEMÉAC

La ballade de Robert Johnson, de Jonathan Gaudet

La ballade de Robert Johnson, de Jonathan Gaudet, Leméac, 339 pages

D’autres œuvres pour découvrir Robert Johnson

Devil at the Crossroads

Un an ou deux après avoir été chassé par les huées de la foule, Robert Johnson revient, sûr de lui, et joue divinement. Ou diablement bien, s’il faut en croire la légende selon laquelle il a vendu son âme au diable. Son parcours encore plein de trous est raconté habilement dans ce film un brin sensationnaliste aux airs de documentaire mêlant habilement animation et prises de vues réelles. Sur Netflix.

King Of the Delta Blues Singers

IMAGE FOURNIE PAR COLUMBIA

Album King of the Delta Blues Singers, de Robert Johnson

Extrait de Terraplane Blues de Robert Johnson

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Sans ce disque, Robert Johnson aurait peut-être été oublié. King of the Delta Blues Singers, publié en 1961, rassemble les enregistrements réalisés en 1936 et 1937, lors de séances auxquelles le roman de Jonathan Gaudet fait écho. Terraplane Blues — qui fut un « succès » à son époque — fait partie des morceaux emblématiques qu’on entend ici. Grâce à cette compilation, Robert Johnson a été découvert par Eric Clapton et Bob Dylan, qui y fait d’ailleurs un clin d’œil sur la pochette de son album Bring It All Back Home.