Depuis que J. K. Rowling a publié sur Twitter des commentaires jugés transphobes, la polémique ne faiblit pas et l’énorme communauté des fans de Harry Potter est en émoi. Tout a commencé quand l’écrivaine, l’une des plus célèbres au monde, qui a conquis des générations de lectrices et lecteurs, a laissé entendre dans un tweet ironique que seules les femmes pouvaient avoir leurs règles — ce qui exclut d’office les femmes trans.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

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Devant le tollé, l’autrice en a rajouté une couche en confirmant sa position dans une longue publication sur son site, évoquant en même temps avoir été victime d’une agression et de violence conjugale par son ex-mari, révélation qui a été reçue par ses détracteurs comme une manipulation dans les circonstances.

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PHOTO ANGELA WEISS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

L'autrice J. K. Rowling

Les trois acteurs principaux de la saga cinématographique, Daniel Radcliffe, Emma Watson et Rupert Grint, ont désavoué l’autrice, de même que le comédien Eddie Redmayne de la série Les animaux fantastiques, en prenant position pour les droits des personnes trans. Dans la foulée du scandale, des employés de la maison d’édition Hachette en Angleterre disent ne plus être à l’aise de travailler sur le nouvel ouvrage pour enfants de Rowling intitulé The Ickabog.

Pour la plupart des personnes trans et de leurs alliés, l’affaire est maintenant officielle : J. K. Rowling est une TERF — il s’agit de l’acronyme du terme anglais trans-exclusionary radical feminist qui désigne négativement les féministes, critiques des théories du genre, qui excluent les transgenres du combat.

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Daniel Radcliffe

Pour ma part, la Pottermania m’est passée dessus comme l’eau sur le dos d’un canard. Je n’ai lu que le premier tome. Mon cœur d’enfant n’est pas atteint. Et en ce qui concerne la transidentité, je l’aborde de la même façon que j’aborde le racisme : en posant des questions, puisque je ne connais pas cette réalité d’être victime de racisme ou de transphobie. D’ailleurs, je ne maîtrise pas encore parfaitement ce nouveau lexique où je suis une femme cisgenre (c’est-à-dire que mon genre ressenti s’accorde à mon sexe biologique).

J’ai donc voulu discuter avec des personnes transgenres qui ont adoré la série Harry Potter. Et j’ai vite compris à quel point ça peut faire mal quand la créatrice d’un univers avec lequel on a grandi, qui nous a construits et nous a donné de l’espoir, nous rejette.

Ariane Auclair, une femme trans de 26 ans, a lu au moins quatre fois la saga depuis son enfance. Son plaisir est maintenant gâché. « Ça oui, dit-elle. J’étais persuadée que c’était une personne compréhensive et ouverte. Je vais toujours adorer son univers, j’ai vécu avec, c’est ce qui m’a fait continuer à vivre. Peut-être que je vais relire les livres un jour, mais ce ne sera pas pour demain. »

Pour Sasha Chalifoux-Chabot, jeune homme trans de 23 ans qui a aussi lu et relu la saga, la surprise est un peu moins grande, mais la déception est la même. « Si ça éclate comme ça en ce moment, c’est que c’est la première fois qu’elle le dit elle-même au lieu de suivre des comptes de féministes radicales ou de retweeter des affaires de leurs comptes, analyse-t-il. J’étais au courant depuis deux ans, donc ça n’a pas été un choc. Je me demande pourquoi ce n’est pas arrivé plus tôt… »

On n’a vraiment pas besoin de J. K. Rowling qui commence à faire sa princesse comme ça. C’est elle qui a sauté sur l’occasion de traîner les personnes transgenres dans la boue.

Sasha Chalifoux-Chabot, homme trans de 23 ans

Pascal Raud, homme trans de 43 ans qui a découvert les Harry Potter dans sa vingtaine et qui les relit chaque année, ne cache pas sa colère. « J. K. Rowling a peur des hommes et dans sa tête, les femmes trans sont des hommes, croit-il. Et le fait que les hommes trans soient totalement absents de la rhétorique de ces féministes radicales en dit long, comme si en fait on n’existait pas, nous, les hommes trans. »

« On s’habitue au fait que tout le monde autour de nous est un peu transphobe, on vit avec, note Vivianne Briand-Beaulieu, femme trans de 29 ans. Mais dans le cas de Rowling, elle prend position, et elle a beaucoup de pouvoir. Elle laisse entendre que les femmes trans ne sont pas vraiment des femmes et qu’elles sont dangereuses pour les femmes. C’est un peu ça, le cœur de la haine, et je ne peux pas être d’accord. »

Qui est en danger ?

Ce que Pascal, Vivianne, Sasha et Ariane m’apprennent, au fil de nos discussions, est que la réalité transgenre est quelque chose de très difficile, quand certains pensent que c’est une espèce de caprice. Les personnes transgenres souffrent beaucoup d’exclusion, de rejet de la part de leurs amis ou familles, connaissent un haut taux de suicide. Mais ce que je retiens surtout, c’est qu’être une personne transgenre est risqué, car vous êtes la cible de violences.

Cette semaine, à New York, des milliers de gens ont d’ailleurs participé à une manifestation Black Trans Lives Matter, à la mémoire de deux femmes trans noires, Riah Milton et Dominique Fells, qui ont été assassinées dernièrement. « Dans plusieurs médias, on a écrit que c’étaient des hommes, souligne Pascal Raud. Même dans la mort, elles n’ont pas été respectées. »

Et si la Cour suprême vient heureusement de conclure que la loi interdisant la discrimination à l’emploi fondée sur le sexe s’appliquait aussi aux travailleurs LGBTQ, ça ne fait pas oublier que l’administration Trump vient de finaliser un règlement qui ne protégera pas les personnes transgenres de la discrimination dans l’accès aux soins de santé.

L’impact d’une célébrité de la stature de J. K. Rowling est donc énorme. Rowling évoque entre autres dans son texte la sécurité des femmes dans les toilettes publiques si les femmes trans y sont admises.

« C’est un courant de pensée féministe, où la condition humaine est liée à ton sexe, à ton corps, explique Sasha. Pour ces féministes, il est impossible qu’une femme trans puisse comprendre la féminité parce qu’elle n’a pas de menstruations, mais c’est nier le fait que toutes les femmes n’ont pas la même expérience. Ce ne sont pas toutes les femmes qui peuvent avoir des enfants, par exemple. Il y a dans cette pensée l’idée que les hommes trans sont des lesbiennes non assumées et que les femmes trans sont des prédateurs sexuels qui font exprès de faire une transition pour être plus proches des femmes pour mieux les agresser… »

« Donc on va se faire chier à faire une transition qui est physiquement et socialement difficile, qui apporte énormément de ségrégation, juste pour entrer dans les toilettes pour agresser des femmes, résume Pascal. En fait, des femmes comme J. K. Rowling confondent le sexe et le genre en partant, parce que la transidentité est une identité de genre, pas une identité sexuelle. »

Dans les faits, les personnes transgenres sont plus souvent victimes que bourreaux. Vivianne, qui vient de commencer sa transition, évite les toilettes publiques et a quitté le gym à cause des vestiaires pour ne pas avoir de problèmes. « C’est un classique que les hommes trans sont un peu invisibles, et que ce sont les femmes trans qui reçoivent la majorité des attaques, mais aussi la majorité des appuis », note-t-elle.

Vivianne, Pascal, Ariane et Sasha sont déçus de constater que J.K. Rowling fait partie de ces gens convaincus qu’une avancée des droits des personnes transgenres se traduit automatiquement par une possibilité de recul des droits des femmes, finalement.

Comme si ça invisibilisait leur combat. Mais non. Le combat continue et évolue. Si tu me donnes une part de tes droits, tu vas toujours avoir autant de droits. On a peur que si l’autre a des privilèges, on va en avoir moins, alors que les privilèges, c’est comme l’amour. Ça peut être infini.

Pascal Raud, homme trans de 43 ans

« Incorporer les femmes trans dans la lutte ne réduit en aucune façon l’expérience des femmes cisgenres, renchérit Vivianne. Pour moi, ça n’a juste aucun sens que les femmes cis soient affaiblies par la présence des femmes trans. Au contraire, nous sommes très engagées dans le féminisme. »

Le sentiment d’être reniés est d’autant plus cruel pour les fans transgenres de J. K. Rowling que son œuvre faisait partie de ces choses importantes qui les ont aidés à s’accepter, en s’identifiant à ces « outsiders » que sont Harry Potter et ses amis, qui affrontaient ceux qui exigent que les sorciers soient de sang pur, et pas de parents moldus (c’est-à-dire pas des sorciers). Ceux que l’on peut insulter en les appelant sang-de-bourbe. Mais je laisse vraiment ça aux fans de Harry Potter, et le dernier mot à Pascal, qui utilise l’image à sa façon. « Rowling dit clairement à ses fans que nous, les personnes trans, nous sommes des ‟sang-de-bourbe”, parce que nous ne sommes pas nés avec le genre dans lequel nous vivons. C’est comme nous dire que tout ce qu’on a lu dans Harry Potter, c’est de la merde, et qu’en fait, toi, le lecteur qui est un outsider, ce n’était pas toi, finalement. Et ça, c’est une trahison terrible. »

Trois sites qui viennent en aide aux personnes trans du Québec 

Aide aux trans du Québec

GRIS-Montréal

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