La réalité des chroniqueurs culturels est faite de plusieurs frustrations dont la plus grande est de devoir se soumettre à la dictature du clip. Cela était vrai dans les années 90 et ça l’est encore plus aujourd’hui. Quitter un invité avec, sous le bras, de précieuses confidences tout en sachant que seulement deux petites minutes seront diffusées est une grande torture.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Il faut alors souhaiter que les fragments non utilisés aillent un jour à la rencontre du public. Ce voyage, c’est exactement ce qu’effectue un entretien d’une trentaine de minutes que le journaliste Claude Deschênes a réalisé avec le poète Gaston Miron en 1994. Ce fabuleux document renaît de ses cendres grâce à la curiosité et la passion du réalisateur Patrice Pouliot.

Claude Deschênes a marché vers l’inconnu le jour où il s’est rendu chez l’auteur de L’homme rapaillé qui vivait, à cette époque, sur le boulevard Saint-Joseph, à Montréal. Le journaliste n’est pas sûr de la raison qui a suscité cette rencontre, mais il croit que c’était pour le 40e anniversaire des Éditions de l’Hexagone que Miron a fondées avec cinq amis. Miron précise toutefois dans l’entrevue qu’on vient de « fêter ses 40 ans de vie littéraire ».

Sitôt la caméra en marche, Gaston Miron offre le meilleur de lui-même. Volubile, brillant, captivant, Miron fait du Miron. « J’étais parti à la pêche aux clips et ça a donné autre chose, m’a raconté l’ex-journaliste de Radio-Canada. Je m’étais un peu préparé, mais pas pour faire une entrevue de 40 minutes. Il est parti en flèche… Il a été très sympathique et débonnaire. Il était content d’avoir quelqu’un à qui parler. »

IMAGE TIRÉE DE L’ENTREVUE

Gaston Miron montre ses livres à Claude Deschênes.

Gaston Miron joue à l’ensorceleur avec son intervieweur. On voit son côté chaleureux, attachant, mais on découvre aussi un homme qui est pleinement conscient de sa valeur. « Ce tas de petits secrets, comme disait Malraux, ne m’intéresse pas. Moi, c’est les idées », lance le poète à Claude Deschênes comme pour lui signifier que, même devant un micro, il demeure maître à bord.

Mais au fond, quand on regarde cet entretien, on voit bien que Miron n’a qu’une envie, c’est de livrer un tas de petits secrets. « Quand il est assis devant moi, il est humble, dit Claude Deschênes. Mais quand il va fouiller dans sa bibliothèque et qu’il me montre toutes les éditions de ses livres, il se pète les bretelles. »

En effet, Miron fait le paon. « Il y a deux Prix Nobel là-dedans », dit-il fièrement à Deschênes en lui montrant la liste des auteurs représentés par la maison américaine qui publie ses poèmes.

Celui qui se définit comme un « homme action » affirme qu’il se réalise pleinement dans l’oralité. 

J’aime beaucoup dire mes poèmes. J’aime faire des spectacles de poésie. Chaque fois, je modifie mes poèmes selon les auditoires. J’aime garder mes poèmes comme un canevas.

Gaston Miron

L’œuvre de Gaston Miron est souvent ramenée à un seul ouvrage. Majeur et singulier, le recueil de L’homme rapaillé fait-il du poète l’homme d’un seul livre ? Miron répond habilement à la question en se tournant vers le poète américain Walt Whitman. « Il a fait la même chose avec Feuilles d’herbe. Il n’a pas cessé de publier ce livre en l’augmentant. Pourtant, c’est lui qui a accouché de la poésie américaine. »

Puis le philosophe qu’il a aussi été dit cette chose absolument délicieuse. « Ça va avec ma démarche de vie. C’est un livre qui s’est fait en même temps qu’il me fait aussi. »

La discussion glisse sur les thèmes chers au poète. Le désir d’un pays, mais surtout l’amour. Claude Deschênes s’étonne qu’un homme comme Miron puisse écrire sur les sentiments amoureux. Le poète s’emporte. « Le sentiment, c’est l’ennemi de la poésie », dit-il.

Dans l’appartement de Gaston Miron où chaque porte est ornée de belles boiseries, on aperçoit des bibliothèques partout. Le poète a vécu parmi les livres. Il se gavait d’eux. C’était un besoin viscéral. Il en a possédé près de 8000, car il était incapable d’en jeter un seul. « Je n’ai pas lu tous ces livres, mais je sais exactement ce qu’il y a dans chacun. Quand j’ai besoin de lire sur quelque chose, je sais que c’est dans tel ou tel livre. »

À un moment, Claude Deschêsnes aborde le délicat sujet de la notoriété. Si Gaston Miron avait choisi une autre forme de langage, le théâtre, par exemple, aurait-il rejoint plus de gens ? Le poète se redresse sur sa chaise. « Ça, c’est un faux problème. La poésie, c’est du long terme. Rimbaud a peut-être touché 500 personnes de son vivant. Mais aujourd’hui, il en touche 48 millions. C’est énorme. C’est la durée qui compte. »

Gaston Miron avait parfaitement raison. Cette rencontre qui a généré un tout petit clip en 1994 a mis 26 ans avant de nous rencontrer et de révéler sa splendeur. Et c’est peut-être mieux ainsi. Le bonheur n’en est que plus grand.

Gaston Miron est mort deux ans après cet entretien.

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