Après avoir fermé physiquement durant plus de deux mois, la plupart des librairies ont rouvert leurs portes hier dans le Grand Montréal. Mais les libraires, ébranlés par les dernières semaines, se questionnent sur les nouvelles façons de pratiquer leur métier en pleine pandémie.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Les activités à la librairie Le port de tête ont recommencé d’une bien drôle de façon lundi matin : par la visite de la police. « Un passant a appelé les policiers pour les aviser qu’il y avait un rassemblement illégal dans notre local », raconte avec un sourire mi-amusé le copropriétaire de la librairie de l’avenue du Mont-Royal Est, Éric Blackburn.

Il s’agissait plutôt d’une rencontre avec les employés, dont certains revenaient à la librairie pour la première fois depuis sa fermeture, en mars dernier.

À elle seule, cette anecdote montre bien que les choses ne seront plus comme avant, du moins pour un bon moment. Nous avons visité quelques librairies lundi, jour de leur réouverture officielle dans le Grand Montréal. Chaque fois, il fallait se désinfecter les mains à l’entrée. Les employés portaient un masque ou une visière et un plexiglas était installé à la caisse.

L’état d’esprit ? Les libraires sont contents d’ouvrir leurs portes… mais ils sont épuisés.

« Je dirais que mes sentiments sont partagés », avoue Éric Blackburn. Avec son associé, Martin Turcotte, et une poignée d’employés, il a travaillé d’arrache-pied pour répondre à l’augmentation exponentielle des ventes en ligne. « Les librairies ne font pas beaucoup d’argent avec les ventes en ligne, assure-t-il. Tout va à l’expédition. Alors pendant le confinement, on a assuré la livraison un peu partout à Montréal. J’ai livré des livres avec mes deux enfants de 4 et 13 ans et Martin travaillait de son côté avec ses trois enfants. On s’est pratiquement transformés en entreprise familiale. »

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Éric Blackburn et Martin Turcotte, copropriétaires de la librairie Le port de tête, avenue Mont-Royal, à Montréal.

Je n’ai pas eu le temps de lire une ligne en deux mois tellement il y avait des choses à faire.

Éric Blackburn, copropriétaire de la librairie Le port de tête

Bouquiner à deux mètres de distance

Même constat à la librairie Raffin où, comme au Port de tête, on a dû restructurer le service de vente au cours des deux derniers mois. « Nos ventes en ligne ont explosé de 1000 %, note la propriétaire Chantal Michel. Mais on n’était pas organisés pour en faire autant, il a fallu tout revoir. »

« J’ai pris trois jours de congé depuis le 15 mars », poursuit Mme Michel qui, en plus de sa succursale de la Plaza Saint-Hubert, possède des librairies à la Place Versailles et à Repentigny. 

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Chantal Michel, propriétaire de la librairie Raffin sur la Plaza Saint-Hubert

Tous les libraires vous le diront, la moitié des revenus des ventes en ligne va enrichir Postes Canada.

Chantal Michel, propriétaire des librairies Raffin

Mais la propriétaire était quand même tout sourire lundi matin. « Je suis très excitée de rouvrir, lance-t-elle. Il y a plus de monde qu’un lundi habituel. Les gens avaient hâte de sortir et de bouquiner. »

Même enthousiasme de la part des clients de la Librairie de Verdun. « Il y avait une petite file d’attente à l’ouverture ce midi, affirme son propriétaire, Philippe Sarrazin, joint au téléphone. Plusieurs nous avaient appelés avant et venaient faire la cueillette de leur commande. C’est peut-être mieux comme ça, car pour l’instant, le bouquinage n’est pas permis chez nous. »

M. Sarrazin et ses employés ont organisé un mini-circuit qui permet à la clientèle de passer devant un présentoir de livres de jardinage et des succès de vente. Sinon, ils peuvent consulter un libraire installé à une table et protégé par un plexiglas. « On essaie de rendre l’expérience le plus agréable et efficace possible, insiste M. Sarrazin. Si ça va bien, on élargira la zone. On va laisser passer deux ou trois mois pour voir comment ça se passe, mais c’est certain qu’on a peur que des commerçants agissent en cabochons et que le gouvernement décide de nous fermer à nouveau. Ce serait terrible. »

Le propriétaire de la Librairie de Verdun, qui possède une librairie à Lachine et une autre dans le quartier de la Petite-Bourgogne, ne cache pas son inquiétude. « C’est comme si on avait brûlé et qu’il fallait recommencer à zéro, confie-t-il. La vente en ligne, c’est long et fastidieux. 

Nous, on a investi dans un grand local, dans un décor. Les gens venaient prendre un café pendant que les enfants lisaient des BD assis dans des coussins. Ce n’est plus possible, ça. On fait quoi avec ce modèle-là ? Ça nous prend des clients. Disons qu’on est en grosse réflexion…

Philippe Sarrazin, propriétaire de la Librairie de Verdun

Bouquiner masqué

Une certaine inquiétude est également palpable chez Zone libre, dans le Quartier latin. La librairie située en face de l’UQAM, qui a surtout une clientèle collégiale et universitaire, a rouvert lundi avec un horaire restreint. Les nouvelles mesures sont affichées à l’entrée : outre le lavage de mains obligatoire, on demande aux clients de porter un masque. « Le masque, c’est une manière de faire attention aux autres, note la propriétaire, Mireille Frenette. Nous sommes une librairie plutôt à gauche, alors le port du masque correspond à nos valeurs. »

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Mireille Frenette, propriétaire de la librairie Zone libre, rue Sainte-Catherine Est à Montréal

Mme Frenette, qui a décidé de permettre à ses clients de feuilleter les livres, se dit angoissée à l’idée que les cours reprennent en ligne seulement à l’automne. « Jusqu’ici, les bibliothèques et les institutions d’enseignement nous ont énormément soutenus et ont permis un afflux d’argent, précise-t-elle. On a travaillé très fort, je n’ai pas eu beaucoup de congés au cours des derniers mois. J’ai fait des livraisons aidée par des employés et des amis de la librairie qui ont offert leurs services bénévolement. L’été, c’est une saison tranquille pour nous, mais à quoi va ressembler l’automne ? Je n’en ai aucune idée. »

Une nouvelle approche

Malgré le feu vert des autorités gouvernementales, certaines librairies ont décidé de ne pas ouvrir leurs portes tout de suite. C’est le cas de Drawn & Quarterly, sur l’avenue Bernard, ainsi que du Fureteur, à Saint-Lambert, sur la Rive-Sud. « Pour l’instant, on offre seulement la cueillette en magasin, mais les clients ne peuvent pas se promener dans la librairie, explique la propriétaire, Valérie Bossé. J’ai beaucoup travaillé les dernières semaines, je ne me sentais pas prête à rouvrir tout de suite. Je veux prendre le temps de réfléchir à la manière dont on va ramener tranquillement les gens dans la librairie. Pour l’instant, le bouquinage, c’est pas mal fini. J’ai un petit espace, je ne peux pas laisser flâner quelqu’un durant 45 minutes s’il y a une file d’attente à l’extérieur. Notre façon d’interagir avec les lecteurs va changer. Je réfléchis à tout ça. »