La première fois que j’ai rencontré Martin Talbot, il a laissé tomber au détour d’une phrase le nom de son père. Il était sans doute persuadé que ce nom ne me dirait rien. Il avait tort. Je ne suis pas trop mauvais dans les quiz sur le showbiz québécois et le nom de Gilles Talbot m’est familier.

Mario Girard
Mario Girard La Presse

Ce dernier a été l’agent de plusieurs artistes dans les années 70, notamment Ginette Reno et Fabienne Thibeault. À la tête de Kébec-Disc avec Guy Latraverse, il a produit de nombreux enregistrements d’artistes québécois, dont Robert Charlebois, Diane Dufresne, Diane Juster, Claude Léveillée, Offenbach, Paul Piché et plusieurs autres. Il a également assuré la production du disque Starmania, en 1979, pour le Québec.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Martin Talbot

Au début des années 80, le destin a brutalement arraché Gilles Talbot à son fils alors qu’il était aux commandes d’un petit Cessna en compagnie de trois femmes, dont sa conjointe. Gilles Talbot a pris des balises disposées en mer pour celles d’une piste d’atterrissage. L’avion s’est brisé au large de la Caroline du Sud, ce qui a causé la mort de ses quatre occupants.

Il y a plusieurs mois, Martin m’a confié qu’il était en train d’écrire un texte inspiré de ses souvenirs d’enfance, d’adolescence et d’âge adulte… Je n’en ai pas su davantage. C’est souvent comme ça avec Martin. La porte n’est pas toujours grande ouverte.

J’ai commencé par écrire sur la mémoire, m’a-t-il raconté il y a quelques jours. Comment fonctionne la mémoire ? Pourquoi certains souvenirs s’accrochent plus que d’autres ? Pour moi, c’était au départ un simple exercice de style.

Martin Talbot

Mais rapidement, Martin Talbot s’est rendu compte que les images qui surgissaient dans sa tête gravitaient surtout autour de ce père absent.

Le roman Trop-plein est un livre guidé par les souvenirs, doux ou douloureux, que Gilles Talbot a laissés en héritage à son fils. Même quand il n’est pas question de cet homme libre qui a souvent fait passer sa carrière avant sa famille, on sent sa présence.

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Gilles Talbot, agent d’artistes québécois, en mars 1982

Martin avait jusqu’ici écrit des scénarios pour le cinéma et la télévision : Henri Henri, File d’attente  (en coécriture). Il arrive sans crier gare avec un roman bien ficelé. Son style incisif, son regard translucide sur les gens et les éléments, tout cela fait mouche. Ce livre possède une qualité rare de nos jours, celle de nous donner envie de tourner les pages.

Et pourtant, cette œuvre d’autofiction est celle d’un homme discret, inconnu du grand public. Dommage que Cocteau ait déjà utilisé le titre Journal d’un inconnu, car celui-ci ornerait fort bien cette œuvre qui démontre que la banalité n’existe pas quand on sait la raconter.

La découverte du goût du club sandwich dégoulinant de mayonnaise alors que son père lui présente la nouvelle femme de sa vie devient, sous la plume de Martin Talbot, un récit captivant. Il le fait en y mettant des émotions proustiennes qu’il superpose… comme les étages de ce mets si difficile à avaler.

Réveiller un souvenir est une chose. Savoir le réinscrire dans le présent en est une autre. Voilà ce que réussit Martin Talbot dans ce livre que l’on quitte entre le spleen et l’enchantement.

Un exemple de ce jeu avec des fragments arrachés au passé ?

Quand Martin était jeune, sa mère a résumé le parcours d’André Mathieu en ces mots : « C’est un compositeur et un pianiste alcoolique très doué qui a fait un pianothon et qui est mort. » L’auteur a recours à ce souvenir pour dire que peu importe si nous accomplissons de grandes choses dans la vie, celle-ci peut quand même être résumée en quelques mots.

Un jour, Martin Talbot a fait ce geste narcissique que nous sommes parfois tentés de faire : googler son nom pour savoir ce que la Toile retient de lui. Il tape aussi le nom de son père, cet homme « obsédé par l’image de la réussite ». Rien n’apparaît. Même pas une photo. « Est-il un inconnu pour autant ? se demande l’auteur. Pas à mes yeux. Pourtant, je suis de cette famille qu’il a quittée pour aller s’accomplir et être reconnu. »

Trop-plein arrive sur la pointe des pieds dans les librairies. Mais il est à mon avis l’une des belles surprises de cette saison littéraire. J’ose le dire, même si Martin est devenu, au fil du temps, un ami.

Martin avait 13 ans lorsque, un matin de février 1982, il a pleuré dans les bras d’un « oncle qui ne l’était pas ». On venait de lui annoncer qu’il n’avait plus de père. Près de 40 ans plus tard, le fils vient nous dire qu’il n’a pas besoin de photos de son paternel ou de témoignages de chanteuses qui l’ont connu pour faire vivre son souvenir.

Il vient nous dire que les mots servent à faire renaître un père disparu. Tout comme un fils vivant.

PHOTO FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

Trop-plein, de Martin Talbot, Stanké, 144 pages.