À quoi ressemblerait un monde pris en otage par la technologie ? Et si un bogue universel nous privait de la mémoire de l’humanité, du plus grand cloud à la plus petite clé USB ? Cette idée terrifiante est au cœur de la saga Bug, série de BD du dessinateur Enki Bilal, qui doit être prochainement adaptée à l’écran par le réalisateur québécois Daniel Roby. Invité d’honneur au Salon du livre de Montréal, l’artiste français d’origine serbe nous a reçu dans son atelier du quartier des Halles, à Paris. Conversation sur l’avenir et le monde numérique.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Votre série parle d’un monde pris en otage par la technologie. Un monde proche, puisque l’histoire se passe en 2041. C’est une vision assez sombre de notre avenir à moyen terme…

J’ai fait des choses autrement plus sombres, mais je comprends qu’on dise ça. Si on veut prendre ça au premier degré et qu’on se dit « c’est ce qui va arriver », je comprends. Mais je ne crois pas que Bug soit sombre, parce que ce n’est pas vraiment réaliste. Il y a quand même des signaux dans l’écriture, des ellipses… Quand on lit, on se rend compte qu’il y a une forme de dérision, presque en permanence, nécessaire pour ne pas tomber dans ce que certains peuvent ressentir comme du cynisme.

La catastrophe que vous présentez est quand même parfaitement plausible. C’est ce qui la rend encore plus terrifiante, non ?

C’est pour cette raison que je ne voulais pas entrer dans le réalisme. Parce que le réalisme d’une situation comme ça, c’est : on se pend ou on se tire tout de suite une balle dans la tête. Parce que les gens, d’abord, paniquent, ensuite s’entraident et ensuite deviennent des bêtes féroces les uns pour les autres. Je n’avais pas envie de raconter la misère que déclencherait la disparition du monde numérique. Je l’ai fait en deux ou trois pages sans montrer aucun mort. J’ai désamorcé avec un peu d’humour et j’ai ajouté un aspect familial, avec une jeune fille qui attend le retour de son père. Avec cet aspect fusionnel, il y a quelque chose de rassurant, d’humain. Mais je comprends parfaitement qu’on trouve ce sujet difficile.

Vous considérez-vous comme un pessimiste ?

Un pessimiste, c’est un optimiste qui a compris. Je suis d’une grande lucidité. J’ai compris ce qui en était, ce qu’on faisait, où on allait. Je dis ça avec un peu de second degré. J’aime la vie. Mais il faut être lucide. Un monde pris en otage par la technologie, c’est la vérité. C’est maintenant. On est tous dépendants. Qu’est-ce qui nous attend ? Le transhumanisme ? Il y a déjà des choses qui sont là pour prolonger la vie. La robotique ? Elle fait des progrès hallucinants. La conquête de Mars ? Elle est sur les rails. Moi, qu’est-ce que je fais, je dis que le bug arrête tout ça. La technologie disparaît et le monde se retrouve sans rien. Mais ça peut être pour le bien. Il y a aussi un monde à inventer.

IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

La saga Bug, série de BD du dessinateur Enki Bilal

Bug est-il une charge contre la technologie ?

Non. Je suis en faveur de la technologie. Je ne suis pas un geek. Je ne suis pas sur les réseaux sociaux, parce que ça me ferait perdre du temps et me polluerait la tête. Je dessine et je peins à la main, mais je fais mes montages sur ordinateur. Les technologies me fascinent. Je consomme réellement ce monde-là. Mais s’il y a une chose qui est le pilier de la série Bug, c’est la mémoire. S’il y a une charge contre la technologie, c’est contre la dépendance qu’elle procure et qui fait que notre cerveau, qui est comme un muscle, on le fait travailler différemment. Une paresse s’installe parce qu’on a confié notre mémoire à la technologie. Le danger est là. La mémoire vive est en train de tuer la mémoire vivante.

Bug sera adapté en série de six épisodes par Daniel Roby, un cinéaste québécois (Louis Cyr, Funkytown, Dans la brume). Parlez-nous de cette collaboration.

Ça me plaisait que ce soit un Québécois. Parce qu’un Québécois, c’est aussi un peu un Américain. Sur le plan cinéma, j’entends. Et comme la série sera tournée en anglais, on s’est dit : allons-y… Ça me plaisait davantage que si c’était un réalisateur franco-français. C’est comme ça, une forme d’intuition. J’avais vu Dans la brume. Je trouvais ça très réussi, très élégant. On s’est rencontrés. Le contact a été très bon. Et voilà, c’est en train de se faire. Avec Dan Franck [ami et écrivain], on a écrit les six épisodes de la première saison… qui n’ont pas grand-chose à voir avec la BD, sauf la prémisse et les personnages. On est partis sur autre chose. Le tournage est prévu en septembre.

Vous faites ce métier depuis 40 ans. Est-ce que vous vous considérez comme un auteur de bandes dessinées ou un auteur de science-fiction ?

Comme un auteur, comme un peintre, comme un cinéaste. La bande dessinée ne représente que le tiers de mon travail. Pour ce qui est de la science-fiction, ça n’a plus de sens parce qu’on y est… Bien sûr, il peut toujours y avoir des extra-terrestres qui viendront nous rendre visite, un « space opera », style George Lucas. Mais pour moi, la science-fiction fait partie de la société d’aujourd’hui. Parce qu’on est dans un monde qui est régi par la science. Je l’annonçais d’ailleurs déjà il y a 15 ou 20 ans… C’est drôle parce qu’en France, on considère l’imaginaire comme une chose un peu dégradante. Un truc pour enfants. En France, c’est la culture du verbe avant tout. On aime le roman. Qui se passe, si possible, dans le présent ou le passé. On aime l’autofiction, que je déteste et méprise par-dessus tout. Pour moi, la vraie littérature est celle qui prend en compte les trois éléments du temps. Pas seulement le présent et le passé, mais aussi le futur…

Enki Bilal participera à plusieurs activités au Salon du livre, dont une table ronde sur la bande dessinée de science-fiction le jeudi 21 novembre, en plus des traditionnelles séances de dédicaces.

> Consultez le site du Salon du livre

Bug, livre 2, Enki Bilal, Casterman, 80 pages.