Dans une lettre adressée au premier ministre François Legault, c’est toute la classe politique que le député de Gouin, Gabriel Nadeau-Dubois, interpelle. L’heure est grave et la démocratie est menacée, selon le co-porte-parole de Québec solidaire, qui prône un changement de paradigme économique. Entrevue.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

L’idée m’est venue durant la dernière campagne électorale, à deux semaines de l’élection, quand il est devenu clair qu’on se dirigeait vers un gouvernement de la CAQ à un moment où, pour Québec solidaire, ça allait bien. On était en train de décoller dans les sondages, notamment parce qu’on faisait campagne sur les changements climatiques. Le fait qu’on s’apprêtait à élire un gouvernement qui n’avait juste rien à dire sur le sujet, ça m’a fait réfléchir. Cette lettre est donc une tentative de réveiller l’intérêt de François Legault. Quand on lui parle d’éducation, on sent que c’est important pour lui. Dans le cas de l’environnement, et des changements climatiques en particulier, on a l’impression que ça l’indiffère. Or, devant une crise d’ampleur civilisationnelle, je considère qu’il manque aux responsabilités que je considère être celles d’un chef d’État. Je ne lui demande pas d’être passionné par la collecte des ordures, je lui demande d’être interpellé par ce qui est la grande crise de notre époque et de ma génération.

Vous n’êtes pas le premier à l’interpeller, d’autres comme Dominic Champagne l’ont fait avant vous. Qu’avez-vous à ajouter au discours actuel ?

C’est une lettre d’un politicien à un autre, une réflexion sur le rôle de la classe politique face à la crise écologique. Quelles sont les limites de l’action politique ? On évolue dans un système qui nous contraint à certaines choses, notamment toute la logique de l’électoralisme, qui est difficilement soluble dans la résolution de la crise écologique. Et je ne m’exclus pas de ce dilemme, nous sommes tous là-dedans. Comme politiciens, il y a une réflexion sincère sur ce qu’on doit faire pour se sortir de cette logique-là. Ce que je dis au premier ministre, c’est que si on n’est pas capable de faire fonctionner la démocratie, il n’est pas impossible qu’un jour, pour une question de survie, les gens se tournent vers des options politiques plus autoritaires. Notre responsabilité comme politiciens, dans cette crise contre les changements climatiques, c’est donc de montrer que la démocratie peut fonctionner.

Dans votre livre, vous montrez du doigt les multinationales. Est-ce que le premier ministre est le bon interlocuteur dans le contexte de la crise actuelle ?

Une chose est sûre, les politiciens ne peuvent pas tout faire seuls. On va avoir besoin de mouvements sociaux et citoyens forts qui nous bousculent et nous « challengent ». Et c’est clair qu’à un moment donné, il faut choisir. Si on veut gouverner pour faire plaisir aux grands industriels et aux grandes pétrolières, aux entreprises comme GNL Québec, ça devient difficile. C’est le défi que je pose au premier ministre. Je pense que sa manière de concevoir l’économie est incompatible avec la transition qu’on doit faire. Je fais partie d’une famille politique qui dit que pour sortir de la crise écologique, il faut aussi transformer notre manière de faire de l’économie. Si M. Legault est capable de me faire la démonstration que j’ai tort, « I’m all ears », comme disent les Anglais. Mais cette démonstration n’a pas été faite.

Pour changer les comportements, il faut adopter de nouvelles valeurs. Comment y arrivera-t-on ?

Mon livre est un avertissement aux écologistes et aux politiciens écologistes comme moi. Il faut faire attention de ne pas tomber dans le discours de renoncement et de sacrifice, de ne pas se limiter à dire : « Voici ce qu’on va vous enlever. » Ça relève presque de l’abnégation judéo-chrétienne.

J’ai un chapitre complet sur la banlieue. Je comprends son attrait, et je souhaite sincèrement qu’on arrête d’opposer urbains et banlieusards, ou villes et régions, dans la lutte contre les changements climatiques. Nous sommes nord-américains, nous avons grandi avec l’imaginaire de la voiture, des banlieues comme mode d’organisation du territoire. C’est normal que lorsqu’on ferme les yeux, les images qui nous viennent soient des images qu’on nous propose depuis notre tendre enfance. Le discours écologique ne peut pas se contenter de dire « moins de piscines, moins d’autos, moins de voyages… », pendant que les grandes entreprises, elles, ont un passe-droit. Il faut rappeler aux gens ce qu’ils vont gagner dans cette transition écologique. Pensons au temps perdu dans les embouteillages, qui a doublé au cours des dernières années. Les gens seront encore plus disposés à faire des changements quand ils verront ce qu’ils gagnent en termes de qualité de vie. Il faut miser sur les gains, pas sur les pertes.

Pourquoi avoir écrit un livre pour livrer votre message ? Pourquoi pas une vidéo YouTube qui aurait pu devenir virale et toucher plusieurs milliers de personnes ?

J’ai un podcast hebdomadaire, je fais des trucs sur YouTube, sur Instagram, etc. Je suis peut-être vieux jeu, mais j’avais envie d’un truc plus solennel. Et puis écrire un livre, c’est prendre un temps d’arrêt, réfléchir. J’ai la naïveté de croire que ça veut encore dire quelque chose, que cela a un poids comme prise de parole.

IMAGE FOURNIE PAR LUX

Lettre d’un député inquiet à un premier ministre qui devrait l’être

Lettre d’un député inquiet à un premier ministre qui devrait l’être, Gabriel Nadeau-Dubois, Lux, 104 pages