En septembre dernier, les écrivains Joyce Carol Oates et Stephen King ont failli avoir une catfight sur Twitter… à propos des chats. Les deux sont connus en tant qu’amoureux des félins, mais l’amour d’Oates semble une coche au-dessus.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Tout a commencé quand elle a partagé une photo d’un papillon monarque. Quelqu’un a déploré leur disparition dans un commentaire. Stephen King a répondu dans un tweet que les chats faisaient partie du problème de la survie des papillons. Il n’en fallait pas plus pour piquer au vif l’autrice. « Les chats ! Les chats seraient responsables de l’épuisement environnemental, de la pollution ? Du changement climatique ? Les chats sont avec nous depuis des millénaires. On peut espérer qu’ils nous survivent. Leur prédation n’est rien comparée à celle de l’Homo sapiens. »

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L’auteur de Pet Sematary n’a heureusement pas ajouté d’huile sur le feu, inondé de messages des défenseurs des minous et de photos de chats qui tirent la langue, dont celle de Oates, Zanche, « pas impressionnée par les humains espérant blâmer d’autres espèces pour le ravage de l’environnement causé par les polluants et les pesticides, a écrit l’autrice, visiblement pompée. Pas impressionnée non plus qu’on attende d’elle d’attraper les rongeurs, mais grondée pour avoir regardé des oiseaux. Hypocrites ! »

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER @JOYCECAROLOATES

Cherie, le chat de l’autrice Joyce Carol Oates

Bref, il ne faut pas provoquer Joyce Carol Oates avec les chats, nous voilà prévenus. N’empêche, je me pose la question : les écrivains sont-ils spécistes avec leurs chats (comme la plupart des gens le sont avec leurs animaux domestiques) ? Car vous aurez beau vous tourner vers les burgers Beyond Meat, le chat ne sera jamais végane, et il faut lui acheter des boîtes de viande. Ce que les défenseurs des droits des animaux dénoncent, dans le spécisme, est précisément le fait qu’on accorde plus de valeur aux animaux domestiques qu’aux autres espèces animales, en particulier les animaux d’élevage.

Les écrivains et les chats, c’est l’un des plus grands clichés de la littérature. Leur nature indépendante et calme s’accorderait plus à la vie de l’esprit, au silence et à la paix exigés par le métier d’écrire, tandis que les chiens seraient plus prisés des politiciens et des puissants, de Hitler à la reine d’Angleterre, en passant par Barack Obama.

Ayant grandi avec des chats avant de passer aux chiens — ce qui fait de moi une « bi » qui aime les uns comme comme les autres —, je trouve qu’on exagère les qualités littéraires et intellectuelles du chat, dans une autre sorte de spécisme.

Les miens faisaient leurs griffes sur les livres de la bibliothèque (certains bouquins, toujours là, peluchés sur la tranche, portent encore leurs marques). Ils sont aussi hostiles à la lecture par moments. Je n’en ai pas connu un qui résistait à l’envie de se coucher sur mon journal ou sur mon livre, alors qu’il m’ignorait souvent quand je voulais son attention, comme si ma soudaine indifférence à son égard le titillait. Ils demeuraient quand même d’excellents compagnons de lecture, avec leur ronronnement qui doublait le plaisir et brisait le silence de la nuit. Le chien, de son côté, aime autant la lecture — c’est l’occasion idéale pour lui de se pelotonner sur son humain immobile. Par contre, c’est un as du chantage émotif et il peut pousser de gros soupirs ou vous regarder avec ses yeux tristes si vous passez trop de temps à écrire. Mais comme les idées viennent en marchant, il peut être d’un secours inespéré en cas de panne d’inspiration quand vous allez le promener.

Je n’ai jamais cessé d’aimer les chats. Ce sont ceux qui leur accordent une supériorité intellectuelle sur les chiens qui ont fini par m’irriter — et il y a là-dedans beaucoup d’écrivains. Comme si avoir un chat était une preuve supplémentaire de vocation, et que le chien, un peu trop débordant d’amour et de dépendance, risquait de vous faire écrire des livres quétaines.

Je leur pardonne, car littéraire moi-même, il fut un temps où je partageais leur avis. On peut même se demander si les aspirants écrivains ne se tournent pas vers le chat entre autres parce que les auteurs les plus connus les ont célébrés. Aldous Huxley n’aurait-il pas suggéré un jour : « Si vous voulez être écrivain, ayez des chats » ? Louis-Ferdinand Céline et son Bébert, Paul Léautaud qui s’affamait pour nourrir ses chats avant lui, Ernest Hemingway qui s’en entourait et dont la maison que j’ai visitée à Key West est devenue un refuge pour les descendants de ses chats à six doigts… Ma préférée demeurera toujours Colette, qu’on pourrait définir comme une « non-binaire » autant avec les humains que les animaux. Frédéric Maget, président de la Société des amis de Colette que j’ai rencontré dernièrement, me racontait qu’elle était si proche des animaux, avec une nette préférence pour les chats, qu’on avait posé en son temps la question : est-ce que Colette a une âme ?

Elle a merveilleusement écrit sur les différences entre le chat et le chien dans ce petit chef-d’œuvre sous-estimé, Dialogues de bêtes, mettant en vedettes Toby-Chien et Kiki-la-doucette, avec leurs discussions sur les « deux pattes » que nous sommes. C’est drôle, touchant, brillant et, bien sûr, superbement écrit. « J’ai droit à tout », estime Kiki. « Je voudrais que tout ce qui vit m’aime », souhaite le Toby. C’est un peu ça, oui.

Au fond, il est facile de comprendre pourquoi les chats sont souvent vus comme supérieurs. Ils ont simplement bénéficié, depuis des siècles, de la meilleure publicité qui soit : la plume des grands écrivains.