Un vent nouveau souffle sur le polar… et il ne viendrait pas du nord. Les héros de romans policiers évoluent plutôt ces temps-ci à Tokyo ou à Chengdu. Cap sur l’Asie des thrillers et du roman noir.

Laila Maalouf Laila Maalouf
La Presse

Le crime serait-il un thème universel ? C’est ce qu’affirmait au New York Times l’écrivain chinois Zhou Haohui, l’an dernier, au moment où son plus récent thriller était publié en anglais. Pourtant, la littérature policière d’Extrême-Orient n’a pas toujours été aussi visible en français que certains l’auraient souhaité.

Depuis un an, un nouvel éditeur français — Atelier Akatombo — cherche à renverser la vapeur. Et, qui sait, peut-être même susciter un engouement pour le polar japonais, plus précisément. C’est que Dominique et Frank Sylvain, le couple qui a fondé la maison d’édition, se sont lancés dans la folle entreprise de traduire en français tous les romans policiers qui les ont passionnés quand ils habitaient au Japon.

En moins de 18 mois, ils ont publié cinq nouveaux titres ; et ce n’est pas terminé.

« Ça fait 30 ans qu’on tourne autour de la littérature populaire du Japon, dit au bout du fil Frank Sylvain, qui a longtemps travaillé dans la finance en Asie. On a environ 15 000 revues ou livres en stockage. »

Dans leur catalogue se trouvent des best-sellers qui se sont classés en tête des meilleures ventes ces dernières années (avec un tirage moyen au-dessus du million d’exemplaires en japonais pour l’auteure Kanae Minato, notamment, dont ils viennent de traduire un premier roman), mais aussi des « classiques dans le genre » qui ont encore une résonance, comme Le point zéro, de Seichō Matsumoto, un roman de 1959 qu’ils ont publié en novembre dernier.

Contourner la barrière linguistique

L’avantage d’Atelier Akatombo, explique Dominique Sylvain, c’est la connaissance de la langue, puisque le couple n’a pas besoin de passer par des intermédiaires pour savoir ce qui se publie en japonais.

« Frank est la tête chercheuse qui nous permet d’aller directement à la source, de faire des recherches et de découvrir les nouveautés », dit celle qui est aussi romancière. Il lit énormément — en japonais — et traduit lui-même les romans, avec l’aide de sa partenaire.

Ce qui se passe, en fait, c’est que les gens qui présentent les ouvrages aux éditeurs français sont [souvent] des Japonais, et ils ont tendance à promouvoir des ouvrages un peu bien-pensants. Ils hésitent à montrer des ouvrages qui sont un peu chauds ou un peu critiques de la société japonaise ou de certains aspects sociaux.

Frank Sylvain, d’Atelier Akatombo

Sonatine Éditions, la maison d’édition française qui vient de publier le premier tome de la trilogie policière de Zhou Haohui (Avis de décès), s’est servie de son côté de la version anglo-saxonne pour sa traduction.

« Comme on n’a pas de lecteurs du chinois, on a découvert le livre parce qu’il a été publié aux États-Unis et en Angleterre, et qu’il avait un long article dans le New York Times », affirme Léonore Dauzier, directrice commerciale, marketing et communication chez Sonatine.

« On avait envie de s’ouvrir à d’autres horizons, ajoute-t-elle. Ce qui nous a plu, c’est que c’est un excellent thriller, un très bon roman policier qui a la capacité de traverser les frontières. Ce n’est pas un brûlot politique. On va publier la trilogie au complet et continuer à la porter. »

L’éditeur américain de l’auteur (qui a déjà écrit une bonne douzaine de polars en chinois) a d’ailleurs confié au New York Times qu’il souhaitait propulser sa réputation internationale au niveau de celle de ses compatriotes déjà connus dans la sphère du polar – Qiu Xiaolong, He Jiahong et A Yi. Ce qui pourrait éventuellement ouvrir la voie à des traductions en français.

D’une culture à l’autre

Malgré la proximité géographique, il existe peu de similarités entre les polars japonais, chinois et sud-coréens (les plus souvent traduits), qui permettraient de les regrouper dans une catégorie comme le polar scandinave ou anglo-saxon.

Il y a le piège de dire qu’ils se ressemblent, mais ils sont différents. Les polars japonais ont une écriture très chirurgicale, tout en retenue, mais plus on entre dans le roman, plus on découvre un monde éclaté. […] Dans le polar chinois, il y a une grande part de politique qui influence [l’écriture].

Mike C. Vienneau, libraire chez Monet, à Montréal

Zhou Haohui a en effet été contraint de faire des changements dans sa trilogie par les autorités chargées de la censure en Chine, car ses romans, qui ont d’abord été publiés en ligne, abordent notamment la question de la corruption au sein de la police chinoise.

L’éditeur Philippe Picquier, dont la maison se consacre aux littératures d’Asie depuis 1986, précise de son côté qu’au Japon et en Corée du Sud, la littérature de genre mêle facilement policier et fantastique. Il donne l’exemple du roman sud-coréen La langue et le couteau, paru récemment aux Éditions Picquier, « un livre hybride entre le roman historique, le roman policier et le roman d’espionnage ». Ou encore des thrillers de la Japonaise Natsuo Kirino, publiée aux Éditions du Seuil, qui mélangent les genres, « entre enquêtes et histoires de fantômes », ou des livres du Sud-Coréen Kim Young-ha (en français aux Éditions Picquier), qui ne sont même pas qualifiés de roman policier dans leur pays d’origine.

Mais polar ou pas, il n’y a jamais eu de « mode » pour l’Extrême-Orient au cours des trois dernières décennies comme pour d’autres pays, souligne Philippe Picquier.

« Si les éditeurs font un bon travail de promotion, avec des collections, par exemple, il pourrait y avoir un engouement comme pour le polar scandinave, croit pour sa part Mike C. Vienneau. Atelier Akatombo, par exemple, a un format agréable et un design de livre attirant. »

« Et comme une vague succède généralement à l’autre, s’il y a eu une vague scandinave, il pourrait bien y avoir un tsunami japonais », plaisante le libraire.

Au cours des prochains mois, Atelier Akatombo devrait notamment poursuivre sur sa lancée en publiant deux autres enquêtes de l’inspectrice Reiko Himekawa, héroïne de l’écrivain Tetsuya Honda, dont un premier roman (Rouge est la nuit) a été publié en juin dernier.

« On a aussi trois autres romans policiers prévus pour l’an prochain, qui se passent dans les quartiers chauds de Tokyo, à une époque différente… mais qui sont tout aussi violents », affirme Frank Sylvain, un sourire dans la voix. À suivre.

Quatre nouveautés à découvrir

La petite fille que j’ai tuée, de Ryô Hara (Atelier Akatombo)

IMAGE FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

La petite fille que j’ai tuée, de Ryô Hara (Atelier Akatombo)

Un premier roman de cet auteur japonais, Nuit sur la ville, avait déjà été traduit en français (notamment aux Éditions Picquier, en 2003). On y faisait la connaissance du détective privé Sawasaki, qui revient dans ce titre nouvellement traduit avec une histoire de kidnappage d’enfant et de rançon impliquant de redoutables yakuzas.

Expiations — Celles qui voulaient se souvenir, de Kanae Minato (Atelier Akatombo)

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Expiations — Celles qui voulaient se souvenir, de Kanae Minato (Atelier Akatombo)

L’auteure de ce thriller psychologique a écrit 22 romans, dont un grand nombre (y compris celui-ci) ont été adaptés au cinéma et à la télévision japonaise. Également traduit en anglais en 2017, ce drame, qui met en scène quatre jeunes femmes liées par le meurtre non résolu d’une de leurs amies, a été finaliste aux prestigieux prix Edgar-Allan-Poe en 2018.

Avis de décès, de Zhou Haohui (Sonatine)

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Avis de décès, de Zhou Haohui (Sonatine)

Ce premier tome d’une trilogie, présenté comme « le phénomène du thriller chinois » par son éditeur, offre un portrait de la société chinoise contemporaine doublé d’une « ambiance à la Seven ». L’enquête démarre en 1984 avec une série de meurtres inexpliqués dans la ville de Chengdu, et la traque du tueur se poursuit 22 ans plus tard.

Hong Kong Gang, de Ma Kafai (Slatkine & Cie)

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Hong Kong Gang, de Ma Kafai (Slatkine & Cie)

Ce polar historique a remporté un grand succès lors de sa parution en Asie, en 2016. L’auteur, qui est professeur à la City University of Hong Kong, s’est servi d’archives, de souvenirs familiaux et d’anecdotes pour imaginer l’existence d’une sorte d’agent double qui collabore avec la plus grande triade chinoise et côtoie le renseignement britannique au temps de la Seconde Guerre mondiale.