Trente-trois ans après la parution de La servante écarlate, Margaret Atwood nous entraîne de nouveau dans les arcanes de Gilead avec Les Testaments. Au cours de ces trois décennies, l’écrivaine a été propulsée au rang de reine de la littérature canadienne, et la société dystopique qu’elle avait imaginée, devenue un phénomène à la fois littéraire, télévisuel et social, se confond – parfois – avec la réalité.

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

Pendant toutes ces années, les lecteurs, mais surtout les lectrices, ont réclamé une suite à La servante écarlate. Margaret Atwood s’y était toujours refusée. « Quand les gens me parlaient d’une suite, ils voulaient la suite de l’histoire de June, raconte l’auteure en entrevue à La Presse. Ils voulaient que je reprenne la même voix. Je n’ai jamais voulu faire cela. Puis, j’ai pensé que je pourrais peut-être faire entendre d’autres voix. »

Après les fatidiques élections de 2016 aux États-Unis, qui ont vu Donald Trump être élu président, et avant même le tournage de la série télé devenue iconique, Atwood a donc envoyé une note à son éditeur, signalant qu’elle s’attaquait à cette suite. « Je savais qu’il y aurait trois narratrices, que deux d’entre elles seraient jeunes et liées au personnage principal de La servante écarlate. J’ai gardé la surprise à mon éditeur sur l’identité du troisième personnage, mais je savais exactement qui ça allait être. »

Une espionne à Gilead

PHOTO FOURNIE PAR HULU

Scène de La servante écarlate. C'est Tante Lydia qui, grenouillant dans l’ombre, va finalement sonner le début de la fin
de la dictature religieuse.

Fascinée par les espionnes à l’œuvre dans la Résistance lors de la Seconde Guerre mondiale, Atwood en a introduit une à Gilead. Et pas la moindre : c’est Tante Lydia qui, grenouillant dans l’ombre, va finalement sonner le début de la fin de la dictature religieuse.

Dans La servante écarlate, Tante Lydia est vue seulement de l’extérieur, du point de vue de June. On ne connaît pas du tout son histoire. Ce que j’ai voulu faire, c’est de la raconter, cette histoire.

Margaret Atwood

À travers les yeux de cette femme qui a connu les premières heures de Gilead, on comprend comment et pourquoi elle est entrée chez les Tantes. On découvre son parcours complexe, sa forte personnalité – et son secret.

Une suite audacieuse, dont June est presque totalement absente. Tout un risque, non ? « Oui, mais que serait la vie sans risque ? rétorque-t-elle du tac au tac. Écrire le premier livre était aussi un risque. Quand j’écris un livre qui ne constitue pas un risque, je ne le finis généralement pas ! »

Dès la parution de La servante écarlate, on savait que Gilead finissait par mourir. Souvenez-vous, le roman se termine sur un colloque universitaire, en 2195, où un historien décortique ces cassettes-artefacts qui relatent le témoignage de June/Defred. Les testaments, qui se déroulent 15 ans après La servante écarlate, nous montrent le début de la chute de la dictature de la foi.

IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

Les testaments, de Margaret Atwood

En lisant La servante écarlate, on était saisis par cette description hyper-réaliste du glissement insidieux d’une société libre à une dictature religieuse. Dans Les testaments, on est terrifiés en voyant l’ampleur de ce que les femmes ont perdu pendant toutes ces années où elles ont été cantonnées aux rôles d’épouses, de servantes et de reproductrices.

Les jeunes femmes élevées à Gilead ne savent plus lire, ni écrire. Elles n’ont aucune notion d’histoire, de géographie, elles ignorent même où commencent et où s’arrêtent les frontières de leur pays. Les jeunes filles élevées dans la dictature religieuse sont si profondément endoctrinées qu’on a pu créer un corps de femmes « missionnaires », chargées d’aller à l’étranger recruter des femmes fertiles et de les ramener à Gilead. Seules les Tantes, et celles qui sont choisies pour l’être, ont accès à la connaissance. Elles sont détentrices des archives – et des secrets – de Gilead.

Une arme qui se révélera redoutable.

Un livre-phénomène

PHOTO FOURNIE PAR HULU

L'actrice Elisabeth Moss dans La servante écarlate

Impossible de parler des Testaments sans parler… de télé. Ce processus créatif quasi inédit, où deux œuvres distinctes de télévision et de littérature sont tissées en même temps, s’alimentant l’une l’autre, est ce qui fascine le plus dans toute l’aventure de La servante écarlate. « Oui, la série a influencé le livre. Mais l’inverse aussi. C’est allé dans les deux sens. Ç’a été un ouvrage d’équilibriste, puisque j’écrivais le roman en même temps qu’ils écrivaient la série. J’ai eu plusieurs conversations avec Bruce Miller [NDLR : le créateur de la série télé]. Je lui ai dit : “Tu ne peux pas tuer ce personnage, j’en ai besoin !” »

On imagine l’éditeur sauter de joie devant cette auteure qui se décide enfin à livrer une suite à un ouvrage iconique devenu, en plus, un immense succès télévisuel. « Je n’ai plus beaucoup de temps devant moi, disait l’auteure en riant au New York Times en septembre. Et c’est pourquoi tout le monde est devenu un peu fou avec la promotion de cet ouvrage. Ils se disent : “Oui, mais si elle meurt. Il faut le faire maintenant, c’est la dernière chance.” »

PHOTO TOLGA AKMEN, AGENCE FRANCE-PRESSE

Margaret Atwood tient une conférence après le lancement de son roman The Testaments à Londres, le 10 septembre dernier.

Et l’éditeur a effectivement saisi sa chance. Les testaments, paru en anglais en septembre et dont la version française sera en librairie demain, relève déjà du phénomène littéraire. Dans la première semaine de parution, plus de 100 000 exemplaires ont été vendus au Royaume-Uni et 125 000 aux États-Unis. De nombreuses librairies sont restées ouvertes jusqu’à minuit la veille de la parution, afin d’offrir à leurs clients les premiers exemplaires de l’ouvrage. Le jour de sa parution, une entrevue préenregistrée de Margaret Atwood a été diffusée dans 1000 salles de cinéma un peu partout dans le monde. Coût de l’entrée : 20 $ par personne.

Avant même qu’il paraisse, le livre était déjà sur la liste du prestigieux Booker Prize. Les juges ont reçu en juillet une copie du manuscrit encore top secret. Ils ont dû signer des ententes de confidentialité, afin que pas un mot ne filtre avant la parution. Lorsque l’annonce des finalistes a été faite en juin, les six ouvrages étaient étalés sur une table pour la conférence de presse. Sauf celui d’Atwood, qui était en réalité… un faux. Avis aux journalistes, a indiqué la directrice du prix, Gaby Wood : « Ceci n’est pas le vrai livre de Margaret Atwood, au cas où il vous prendrait l’idée de le voler. »

La fiction qui devient (un peu) vraie

« Combien de temps nous reste-t-il avant que ça n’arrive ? »

Trente ans après la publication de La servante écarlate, c’était ainsi que Margaret Atwood résumait la réaction reçue aux États-Unis par sa désormais célèbre dystopie féministe lors de sa parution en 1986. Atwood avait rédigé une postface pour une édition spéciale de son ouvrage le plus célèbre. Lisant cela, j’ai trouvé les Américains bien visionnaires : à l’époque où j’ai lu ce livre, jamais je n’aurais pu imaginer qu’on s’en approche un jour.

Cette lecture avait été pour moi l’équivalent d’un électrochoc littéraire, un livre qu’on n’oublie jamais. Je n’ai pas une bonne mémoire, néanmoins je me rappelle clairement ce moment précis, dans le livre, où le lecteur est introduit à la réelle fonction des servantes écarlates. Ça survient à la page 124 du roman, soit au quart de cette brique de plus de 400 pages. Je me souviens encore de la stupeur que j’avais ressentie en lisant ces pages qui décrivent « la cérémonie » où les Épouses maintiennent en place les Servantes écarlates pendant que leur mari besogne sur elles dans un strict but de procréation.

« Ma jupe est retroussée jusqu’à la taille, mais pas plus haut. Plus bas, le commandant baise. » Vivant dans un Québec que je jugeais ouvert et progressiste, cette minutieuse description de Gilead, une société dominée par la religion où certaines femmes étaient condamnées à l’esclavage sexuel à cause d’un problème général d’infertilité, m’avait semblé totalement irréelle. Jamais on ne pourra reculer autant, avait-je pensé en refermant le livre.

Des années plus tard, après que La servante écarlate se fut vendu à 8 millions d’exemplaires partout dans le monde, après que le livre eut été adapté pour une série télé devenue immensément populaire, mes certitudes, comme celles de bien d’autres, ont été ébranlées. Il y a trois ans, l’actuel président des États-Unis a déclaré sur un enregistrement avoir commis des gestes qui relèvent de l’agression sexuelle. Ça ne l’a pas empêché d’être élu. Il y a un an, un juge a été nommé à la Cour suprême des États-Unis malgré le fait qu’il ait été accusé par une femme de l’avoir agressée sexuellement. En mai dernier, l’État de l’Alabama a totalement interdit l’avortement sur son territoire, même en cas de viol ou d’inceste, condamnant les médecins qui le pratiquent à l’emprisonnement à vie. En juillet, un candidat du Parti républicain a réclamé qu’une journaliste soit accompagnée par un homme pour le suivre pendant une journée de campagne, par respect pour sa foi – et son épouse. Et des femmes habillées en servantes écarlates manifestent régulièrement aux États-Unis pour protester contre les reculs des droits des femmes.

« Après le 11-Septembre, plutôt que de nous éloigner de Gilead, nous nous en sommes rapprochés, résume Margaret Atwood. Après les élections de 2016, ce qui était au départ de la fiction devenait de plus en plus une réalité. Pour les femmes, c’était un retour en arrière. »

Et l’actuelle crise climatique pourrait crisper encore plus une situation mondiale déjà tendue, croit-elle. « Il y a un lien entre Gilead et la crise climatique. Si ça se corse, s’il y a des famines, si les gens commencent à manquer d’eau, qu’il y a des bouleversements, tout ça, c’est toujours particulièrement mauvais pour les femmes et les enfants. »

Et pourtant, au centre de ce roman, il y a l’espoir. Un espoir qui repose sur une certaine solidarité féminine tissée en secret, hors de la vue des Commandants. Margaret Atwood, qui aura bientôt 80 ans, est-elle optimiste face à l’avenir ? Elle répond, dans un grand éclat de rire. « Je suis trop âgée pour avoir peur. »