« Rien n’est trop laid pour ce monde, je pense. C’est seulement que les gens font semblant de ne pas voir. » Avec son autobiographie, Petite femme montagne, Terese Marie Mailhot montre ce laid, nous forçant à le regarder, à le recevoir, à l’affronter.

Natalia Wysocka
La Presse

« J’ai appris à faire du miel avec les phrases terribles. Mais ma voix se fissure encore. »

Parue l’an dernier sous le titre Heart Berries, l’autobiographie de Terese Marie Mailhot a été accueillie par un concert d’éloges. L’actrice Emma Watson l’a nommée livre du mois dans son club de lecture, Our Shared Shelf. Roxane Gay, autrice de Hunger, l’a qualifiée d’astounding. D’incroyable. L’œuvre s’est rapidement hissée dans la liste des meilleurs vendeurs du New York Times.

Le coup de foudre a également été instantané pour Mélanie Vincelette. Tellement que celle qui est à la tête des Éditions Marchand de feuilles a voulu en publier la traduction en français. Pourquoi ? Car « comme Putain, de Nelly Arcan, Petite femme montagne est un livre écrit en un seul long cri de révolte ».

Un cri qui se lit, se reçoit, comme une décharge électrique. Dans des termes directs, précis, tranchants, l’écrivaine de la Première Nation de Seabird Island, en Colombie-Britannique, y aborde la pauvreté, le pardon, la souffrance. Elle dit ses maladies. Son stress post-traumatique. Son trouble bipolaire. La solitude qu’elle a fuie. La présence des autres à laquelle elle a tenté d’échapper. L’abandon. La séparation. Et la douleur. « L’immense, majestueuse douleur. »

Et sa plume, sa voix, ont été respectées dans toutes leurs nuances et dans toute leur singularité par la traductrice, Annie Pronovost. « Tu lui répondais que j’étais “une fille super”, mais que c’était fini. Tu me baisais encore, cependant. »

De moi à toi

C’est notamment durant un séjour à l’hôpital psychiatrique que Terese Marie Mailhot a rédigé ces mots, tandis qu’autour d’elle, beaucoup de patientes dessinaient. « Les femmes ici prennent le coloriage très au sérieux. »

En s’adressant au « tu », à l’adresse de son mari, l’écrivain Casey Gray, elle s’est employée à raconter leur amour « impossible et nécessaire ». Leur difficulté à vivre ensemble. Leur incapacité à vivre séparés. Revenant également sur le souvenir de son bébé, qu’on lui a enlevé. De son deuxième fils, né le jour où elle a perdu le premier. De la mort de sa mère. De son deuil.

Les titres de chapitres ? La condition autochtone. Le mal autochtone. « Mais c’est une histoire personnelle », a-t-elle tenu à préciser à Trevor Noah, qui l’a reçue sur le plateau de son Daily Show l’an dernier. 

C’est ce qui m’est arrivé. À moi. Il reste que j’ai l’impression que si j’en parle, cela encouragera d’autres femmes à parler aussi.

Terese Marie Mailhot en entrevue avec Trevor Noah

C’est justement un sentiment de courage que cette lecture a procuré à Mélanie Vincelette. « Terese Marie Mailhot a eu une mère qui a semé en elle, sa toute petite fille, le noyau de son propre malheur, remarque l’éditrice québécoise. Et la splendeur, la puissance, de cette femme de lettres, c’est qu’elle a réussi à en faire de l’art. »

À ce propos, l’écrivaine note : « Ma mère ne me semblait pas être la mienne autant que moi, je voulais lui appartenir, à elle – être inséparable d’elle. »

Terrassée par l’émotion

Récompensée au dernier festival Metropolis bleu par le Prix des Premiers Peuples, l’autrice nous laisse des perles de justesse comme : « Sa carte de Noël disait simplement que j’étais une bonne personne parce que j’étais capable d’être terrassée par l’émotion. » Elle nous parle aussi de son père, Ken Mailhot. Un artiste visuel cachant de grandes parts d’ombre, d’horreur, dont elle raconte avoir trouvé des parcelles dans des coupures de journaux. D’autres qu’elle a vues, vécues, de près. De trop près.

Non, rien n’est enjolivé, pendant que les souvenirs se précisent. Pendant qu’elle apprend à en déchiffrer le sens. Car « la souffrance surgit plus vite que la lumière. Je réagis à la souffrance, et il y en a tellement. »

« Je crois qu’enfin, avec des livres comme Petite femme montagne, le point de vue des femmes refait surface avec force, confie Mélanie Vincelette. On ne peut plus dire que c’est hystérique, que ce n’est pas de la littérature, que c’est de la chicklit. Une renaissance littéraire gronde à l’horizon. »

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS MARCHAND DE FEUILLES

Petite femme montagne, de Terese Marie Mailhot

Petite femme montagne
Terese Marie Mailhot
Éditions Marchand de feuilles
200 pages