Dans L’enlèvement, on chante, on se recueille et on prie, tous ensemble à l’Église du Souffle. Et c’est porté par une écriture au souffle nouveau que l’auteur québécois Damien Blass raconte cette histoire de science-fiction teintée de son histoire vraie à lui.

Natalia Wysocka
La Presse

Un père, une mère et un garçon se dirigent vers une nouvelle église. Ils sont optimistes, ils sont pleins d’espoir. Ils en sont certains : c’est là qu’ils connaîtront un nouveau départ.

Et c’est également là le point de départ du premier roman de Damien Blass. Plongé dans une ambiance drapée d’effroi, campé dans un décor réaliste. Concessionnaire automobile, magasin de peinture, rôtisserie « Chez Pete, du bon poulet pour tous ».

Papa compose de la musique et veut jouer des cantiques. Maman, en bonne épouse aimante, l’encourage. Sauf que maman malmène aussi son garçon quand personne ne regarde, quand personne ne veut le voir.

Cette violence, physique comme psychologique, parcourt du reste L’enlèvement. L’enlèvement de qui ? Celui du protagoniste, qui clame avoir été kidnappé par des extraterrestres. Un garçon solitaire mené par la foi, soumis aux tests de docteurs fouillant pour trouver « la source de son traumatisme ».

À la source de l’histoire de Damien Blass, des parcelles d’une histoire vraie. La sienne. Celle d’une enfance passée dans les rangs d’une église « born again », comme il la qualifie. Où, entre les prières et les prêches, on faisait visionner aux jeunes des films sur les extraterrestres. « On nous expliquait que ces manifestations étaient réelles. Qu’il y avait des ovnis, des soucoupes volantes, des gens qui se faisaient kidnapper », raconte-t-il.

À 13 ans, j’avais super peur de regarder le ciel, la nuit. J’avais peur d’être enlevé.

L’écrivain Damien Blass

La peur. C’est précisément elle qui l’a mené vers une maîtrise en création littéraire à l’Université du Québec à Montréal. Ou plutôt, c’est son amour des textes qui faisait naître en lui ce sentiment qui l’a poussé vers ce domaine. Il énumère : toute l’œuvre d’Edgar Allan Poe, Le Horla de Maupassant. En les étudiant, il a décidé de coucher sur papier son passé de croyant. Cette époque où il avait « vraiment la foi ». « Adam et Ève, c’était vrai. Samson et Dalila, c’était vrai. Tout était vrai. Ce n’est que plus tard, en tant qu’adulte, que j’ai commencé à faire la part des choses. » Notamment, en écrivant. « Ça m’a réellement permis de reprendre les droits sur l’enseignement que l’on m’avait inculqué. »

Loin d’Independence Day

Damien Blass a lu la Bible, il la connaît. Au point d’en citer, par cœur, de multiples passages. Notamment Matthieu, chapitre 24, verset 24 : « Car il s’élèvera de faux Christs et de faux prophètes ; ils feront de grands prodiges et des miracles, au point de séduire, si possible, même les élus. »

Ce texte évocateur se retrouve dans son récit qui aborde les pulsions, les apparences, l’hérédité. Et qui touche à l’action, au fantastique, à l’horreur. Le tout lié par « l’objet extraterrestre ». L’auteur originaire de Longueuil observe : « L’Immaculée Conception, c’est quand même de la science-fiction si on la prend d’une certaine manière. »

Prenons maintenant les personnages de L’enlèvement, qui n’ont rien de pur ou de parfait. Le pasteur qui se dit alcoolique repenti, mais qui sirote du rhum à l’abri des regards. Les fidèles qui affirment être portés par l’amour, mais qui le détournent, ce regard, lorsque ça les arrange. Lorsque ce qu’ils voient les dérange.

Et qui prient. En transe ou à table : « Seigneur, je te demande de bénir ces hot-dogs. »

La question paraît presque trop évidente : imaginer ces instants aura-t-il été cathartique pour l’auteur ? Évidemment.

Une autre évidence peut-être, mais puisqu’il est question de métamorphose : L’enlèvement évoque les films de Cronenberg, non ? « Je suis fan de lui ! » s’exclame Damien Blass. Cinématographique, alors, son récit ? « Ce n’était pas intentionnel. C’est un subterfuge. C’est une histoire qui parle du je. Sauf que j’ai résisté jusqu’à la fin à la raconter à la première personne. Je me suis placé dans une position extérieure. » Alors, le cinéma ? 

C’est vrai qu’il y a dans mon écriture un recours à des cadrages, à des gros plans, à des travellings.

L’écrivain Damien Blass

Tout comme des extraterrestres. Réels, plutôt que fruits de l’imagination. Une décision prise après une longue réflexion en compagnie de son éditeur, Mathieu Villeneuve. Le protagoniste les voit et les côtoie, « eux ». Qui ça, eux ? « Ceux qui conduisent le vaisseau. » « Dans certains romans de science-fiction, ce n’est pas clair ce que les extraterrestres font, qui ils sont », ajoute-t-il énergiquement. Il cite à ce sujet l’auteur polonais Stanisłas Lem, chez qui « ils sont indicibles ». Puis l’écrivaine américaine Octavia E. Butler et sa série Lilith’s Brood, où l’on retrouve « des espèces d’anémones qui se plient et se déplient, et c’est complètement bizarre ». Il précise : « Moi, je voulais une structure humanoïde. »

Pour ce qui est de la structure de son récit, Damien Blass y explore, en outre, l’idée du double. Un thème qui, dans la littérature, a été abordé beaucoup… « Mille fois ! Mille fois ! approuve-t-il. Mais t’as compris, quand même, que c’était sur le Christ, mon affaire ? »

Bien compris. Et c’est ainsi que le motif traverse cet Enlèvement où l’amnésie, l’hypnose et la disparition de 12 poupons côtoient les créatures de l’au-delà. « Ce n’est pas une invasion style Independence Day ou Battle : Los Angeles. Ça entre par l’esprit. »

PHOTO FOURNIE PAR LES ÉDITIONS TRYPTIQUE

L’enlèvement, de Damien Blass

L’enlèvement, de Damien Blass, Éditions Tryptique, 141 pages, en librairie.