Dans son plus récent roman, Les gratitudes, Delphine de Vigan raconte l’histoire de Michka, une dame atteinte d’aphasie, de ses liens avec Marie, sa jeune amie, et Jérôme, son orthophoniste. Un roman doux comme un baume qui parle d’humanisme et de ce que l’on doit aux autres. Entretien.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Les gratitudes est le deuxième roman d’un cycle entamé avec Les loyautés. Quel a été le déclencheur de ces deux romans qui parlent de sentiments ?

Je voulais explorer les liens invisibles qui nous relient, de notre humanité. J’avais envie de m’interroger moi-même sur des sentiments qui m’apparaissent essentiels et qu’on évoque assez peu souvent. Sur le plan de l’écriture, ce cycle correspond en outre à une « période ». J’emploie ce mot presque au sens pictural du terme, comme un peintre qui pourrait choisir de privilégier une couleur ou revenir au figuratif après avoir été dans l’art abstrait. Il y avait chez moi la volonté de revenir à une forme très courte, très épurée. Disons que les deux livres, Les loyautés et Les gratitudes, même s’ils se lisent tout à fait indépendamment l’un de l’autre, correspondent à une recherche formelle qui va dans le sens de l’épure, une sorte d’économie de moyens.

En quoi l’écriture de ces deux livres est-elle différente de celle de vos romans précédents ?

C’était un pari, quelque chose de l’ordre de l’expérience, avec malgré tout l’envie que ça reste très romanesque et qu’au fond, le lecteur ne se rende presque pas compte qu’il y a une recherche derrière tout ça. Pour Les gratitudes, ce qui était très plaisant, c’est tout le travail que j’ai eu à faire sur la langue. Michka est aphasique, elle remplace des mots par d’autres, et il fallait que ses lapsus soient signifiants, qu’ils racontent quelque chose de sa vie, de ses états d’âme ou de ses hésitations. Il y avait un travail de dentelle sur le langage qui a été très agréable à faire. L’orthophoniste que j’ai rencontré en préparation du livre m’a confirmé qu’il existait bel et bien des symptômes de paraphasie, cette idée de remplacer des mots par d’autres, d’inventer, de les fabriquer. Ça m’a permis de laisser libre cours à la poésie et à l’humour.

Quel sens donnez-vous au mot « gratitude », un mot qui, ces dernières années, a été un peu récupéré par le mouvement de croissance personnelle ?

Je n’étais pas trop au courant qu’il était employé dans un contexte de psychologie positive… Ce qui m’intéressait, c’est l’idée qu’on ne se fait pas tout seul, qu’on doit forcément quelque chose aux autres. Que les principaux choix des chemins qui ont été les nôtres, ainsi que nos principales victoires, sont très rarement le fruit de notre seule volonté ou de notre compétence. La gratitude pour moi, c’est la volonté de partager ce bienfait avec la personne qui vous a aidé à l’obtenir.

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS JC LATTÈS

Les gratitudes, de Delphine de Vigan

Au cœur du roman, il y a la gratitude de Michka pour une famille qui lui a sauvé la vie en l’hébergeant durant la Seconde Guerre mondiale. Ce désir de dire merci vire pratiquement à l’obsession…

Cette femme, au moment où elle perd le langage, réalise qu’il y a un « merci » qu’elle n’a pas eu l’occasion d’exprimer. C’est une sorte de compte à rebours qui se met en marche et il va falloir qu’elle trouve elle-même la solution, qu’elle puisse dire merci à ces gens qui ont risqué leur vie pour sauver la sienne.

À travers la relation entre Michka et la jeune Marie, vous avez aussi voulu aborder les liens entre les générations ?

Oui, je crois beaucoup à la transmission, au fait que dans la gratitude, même si on ne peut pas forcément rendre à celui qui nous a donné, il y a une forme de transmission qui fait qu’on va pouvoir aider quelqu’un d’autre. J’aimais bien l’idée que Michka, qui n’a pu remercier les gens qui l’ont aidée, a aidé Marie, cette petite fille qui était sa voisine et qui était souvent livrée à elle-même. Elle l’a aidée à sa manière, de façon tout aussi importante et salutaire.

Le personnage de Jérôme est orthophoniste dans une maison pour personnes âgées, ce qui n’est pas la profession la plus « glamourisée » dans notre société. C’était important pour vous de parler de ces travailleurs de l’ombre ?

J’ai une fascination pour la relation d’aide et pour le soin au sens très large. Il y a partout dans mes romans des personnages de médecin, de psy, etc. C’est leur humanité qui m’intéresse. Dans le cas de cet orthophoniste, je m’intéressais à la manière dont il exerçait son travail. C’est quelqu’un qui n’est pas figé dans une technique. Il a bien compris qu’au fond, son rôle le plus important, c’est la présence, c’est d’être à l’écoute, de pouvoir entendre quelque chose de la solitude de Michka. Pour moi, c’est un personnage important.

Les gratitudes. Delphine de Vigan. JC Lattès.