L'année 1988. Un party d'adolescents dans un coin reculé du Québec. Trois âmes dans la nuit, perdues dans leurs pensées, qui réagissent aux tensions, sexuelles et sociales, dont elles devinent qu'elles se prolongeront dans la vie adulte. Avec La nuit sauve, Hélène Frédérick a voulu arrêter le temps pour nous rappeler l'énergie et la profondeur d'une jeunesse qui craignait, à juste titre, l'avenir.

Publié le 31 mars 2019
CHANTAL GUY LA PRESSE

«Ce n'est pas un roman réaliste», admet Hélène Frédérick, quand on souligne la qualité de réflexion, souvent poignante, de ses personnages d'ados de La nuit sauve. Dans leurs têtes, ils ont les mots pour dire leurs malaises et la peur de l'avenir, alors que bien souvent, à cet âge-là, on n'a pas encore la capacité de nommer les choses. «Mais à l'adolescence, il y a déjà de fortes remises en question assez justes que, je pense, l'on perd après.»

Fraîchement arrivée de Paris, où elle habite depuis 12 ans, pour le lancement de son livre à Montréal, Hélène Frédérick se souvient de la violence sourde de son milieu d'origine.

Née en 1976, elle a grandi à Saint-Ours, en Montérégie, avec les angoisses propres aux filles modestes dotées d'aspirations artistiques, cette peur de s'endetter pour des études universitaires qu'elle a fini par abandonner. N'empêche, écrire était un rêve, qu'elle a réalisé. La nuit sauve est son troisième roman, publié dans la très respectée maison d'édition française Verticales, au sein de Gallimard, après La poupée de Kokoschka en 2010 et Forêt contraire en 2014 - maison pour laquelle elle travaille comme correctrice et lectrice, en plus d'autres contrats.

Elle n'avait pas particulièrement envie de s'installer en France, mais l'amour en a décidé autrement. Et finalement, cet exil sert bien l'écrivaine. «Je ne saurai jamais si, sans la distance, j'aurais écrit ce que j'ai écrit. Je fais de la réappropriation culturelle de mon propre milieu d'origine et, dans mon écriture, il y a une volonté de me relier à là d'où je viens, de créer des ponts. Ça m'intéressait de produire de la littérature à partir d'un monde qui refusait ça, en fait.»

Et Opus chantait Life Is Life

La nuit sauve est une série de monologues intérieurs pendant un party de 1988 animé par des succès de l'époque (Cyndi Lauper, INXS, Opus, etc.). Il y a Fred, l'éternel exclu par son embonpoint et sa pauvreté de rural, qui pense que jamais une fille ne s'intéressera à lui et en souffre atrocement. Il y a Mathieu, le bellâtre populaire, déjà en train de tester son pouvoir et ses privilèges, mais incapable de comprendre ses désirs contradictoires. Et enfin Julie, dans sa relation fusionnelle avec son amie Sophie, ce qui leur permet de ne pas avoir besoin des garçons - de toute façon, ils ne s'intéressent qu'à la nouvelle fille qui vient d'arriver. Une quatrième voix se mêle à eux, comme venue du futur; c'est la voix qui sait le drame à venir.

Hélène Frédérick s'est inspirée d'un fait réel qui a traumatisé sa communauté en 1988, mais elle s'en est éloignée pour en faire autre chose.

«C'est un évènement lors d'une nuit de fête qui a créé une sorte de silence après, et cette histoire-là m'a toujours habitée. J'aimais l'idée que mon histoire se passe dans les années 80, mais je ne voulais pas trop me coller au réel.»

«Qu'est-ce que ça me rappelait d'instinct? Quand j'y repense, j'ai un souvenir de plastique, un sentiment de puissance dans la musique, poursuit-elle. Je voulais juste m'imprégner du souvenir et chercher l'origine de notre monde d'aujourd'hui.»

L'instinct fugace du refus

C'était un temps où on ne parlait pas d'intimidation, mais où la violence sexiste et le rejet de la différence étaient tout aussi présents qu'aujourd'hui.

«Je m'intéresse à l'espèce de tension de ce moment-là où on est encore un peu dans l'enfance et on sent tout ce qui va venir, devant nous. J'ai souvenir d'un sentiment d'incapacité à percer ce mur, d'un refus de devenir adulte. J'ai voulu arrêter le temps, et c'est pourquoi l'histoire se passe en une nuit. Ce qui est fort dans l'adolescence, au fond, et qu'on perd ensuite, quand on finit par accepter des choses inacceptables, parce qu'on est dans la survie au quotidien et qu'on n'a plus la force de remettre tout ça radicalement en question, c'est cette énergie-là. Tellement belle et cruelle en même temps. J'avais peur d'oublier ça et je trouve qu'on devrait s'en inspirer plus.»

C'est ainsi que La nuit sauve ne fait nullement dans la nostalgie, mais se situe dans un présent douloureusement lucide. Comme lorsque, par une nuit blanche quand on est ado, on réfléchit passionnément, dans cette hyperconscience de ce qui nous entoure, et qu'on atteint ces illuminations qui nous libèrent et nous sauvent. 

«Ce livre est aussi un hommage aux différences, note Hélène Frédérick. Je veux faire une place au grain de sable dans l'engrenage. Je trouve dommage que notre société valorise autant le conformisme et je pense qu'elle broie beaucoup de gens. Je pense aussi que le passage de l'adolescence à l'âge adulte est de plus en plus violent à cause de ça.»

La nuit sauve. Hélène Frédérick. Verticales.

IMAGE FOURNIE PAR VERTICALES

La nuit sauve, d'Hélène Frédérick