Petit à petit, année après année, le saxophoniste, leader et compositeur new-yorkais David Binney se taille une réputation à sa mesure. Sans interview à la une, sans pub, sans le glamour du jazz en classe affaires, il peut désormais remplir le Gesù (ou presque) et y proposer ses plus récentes compositions. Particulièrement la matière de Graylen Epicenter, à mon sens l'un des meilleurs albums de jazz actuel parus en 2011.

Alain Brunet LA PRESSE

J'ai souvent entendu des bofs au sujet de Binney. Cérébral. Froid. Anguleux. Alors? Oui, ce jazz exige une volonté chez l'auditeur de dépasser ses références modernes des années 50, 60 ou 70. Oui, ce jazz reflète la période actuelle, l'imaginaire des créateurs de pointe et leurs collaborateurs. Oui, ce jazz doit être apprivoisé, ce qui ne le rend pas moins pertinent. Encore moins suspect.

Voilà le problème typique auquel doivent faire face les concepteurs visionnaires, souvent confondus avec les prétentieux, ampoulés, tarabiscotés, faussement compliqués. Lorsqu'on témoigne d'une pensée complexe et d'une telle prolificité, il faut donc être patient, très patient, avant de récolter les fruits d'un travail acharné.

Tous les signes probants sont là, pourtant.

Binney est un improvisateur de très haut niveau, son jeu au saxophone alto en exprime un max de possibilités: timbre personnel, rapidité à revendre, textures, harmoniques aiguës, connaissance supérieure des échelles mélodiques classiques, modales ou contemporaines.

Binney est un compositeur témoignant d'une connaissance globale des musiques actuelles, populaires comme sérieuses, et des vocabulaires qui y sont associés. Sait user de la mélodie la plus naïve comme du thème complexe à haute teneur rythmique. Sait créer un groove viscéral. Sait imaginer des concepts rythmiques extrêmement savants. Sait jouer dans tout le spectre, bien que l'impression de complexité l'emporte encore un peu trop sur les qualités émotionnelles de son art.

Binney est un leader hors du commun, rassemble les meilleurs musiciens, dont le pianiste Craig Taborn,  la chanteuse Gretchen Parlato ou le batteur Brian Blade. Les meilleurs musiciens de New York participent à ses projets. Tout de même pas pour ses beaux yeux!

Binney sort un ou deux albums par an, met de l'avant des projets pour petites, moyennes et grandes formations jazzistiques, mais aussi des projets de nature classique ou même électronique.

Pour connaître sa musique, donc, il faut se mettre à table.

Samedi, le quartette au programme était celui avec qui il joue chaque semaine au bar 55 de Greenwich Village, bien connu des hip cats qui se rendent régulièrement dans la Grosse Pomme. En font partie: Jacob Sacks, pianiste d'un calibre lui permettant d'interpréter rigoureusement les musiques de David Binney; Dan Weiss, batteur très particulier, dont le jeu apparemment léger camoufle une technique époustouflante; enfin, le contrebassiste Eivend Opsik, qui m'a semblé un peu étrange samedi lorsqu'il a suggéré des solos décousus, laissant cette impression d'un homme qui cherche et qui n'a pas trouvé. Enfin... laissons-nous le temps d'apprivoiser avant de sauter aux conclusions.

Au chapitre des musiques plus nourrissantes, il faut toujours faire quelques efforts d'adaptation... qui n'ont rien à voir avec la souffrance ou l'exaspération. En ce sens, David Binney est un beau cas de digestion lente.