Depuis le début de la pandémie, les acteurs n’ont jamais autant fouillé dans leur boîte à souvenirs. Dans cette série estivale, La Presse demande à des interprètes chevronnés de commenter des rôles marquants de leur carrière. Au théâtre, au cinéma et à la télévision. Aujourd’hui, la légendaire comédienne Monique Miller.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Monique Miller se souvient de tout et d’absolument tout ! Dans le milieu, pour souligner sa prodigieuse mémoire, on l’appelle « l’encyclopédie ». On la consulte pour savoir l’année d’une production ancienne ; le nom d’un acteur disparu ou d’un réalisateur d’un télé-théâtre de Radio-Canada. « Je me rappelle plein de choses, même des dates de naissance des camarades », dit Mme Miller qui, en entrevue, parle vite et sans prendre le temps de respirer, pour mieux évoquer ses nombreux rôles mémorables en 75 ans de carrière. Car elle a commencé à jouer très jeune… à 11 ans. Pour cet exercice, on en a donc retenu seulement une dizaine de titres.

Le premier rôle marquant au début de votre carrière

« Il y en a deux, d’importance égale, car je les ai décrochés en même temps. Marie-Ange, la bien-aimée de Tit-Coq, ce “bâtard” créé par Gratien Gélinas. Le film, pas la pièce, je ne suis pas si vieille que ça ! L’autre, c’est Ciboulette dans Zone, de Marcel Dubé. » Ciboulette était un contre-emploi pour la jeune première que j’étais alors à 19 ans. Une fille du Faubourg à m’lasse qui se révolte, parce qu’elle veut passer « de l’autre côté du mur » de la pauvreté. Elle s’éprend du chef des contrebandiers de cigarettes américaines. Le père de Marcel Dubé, qui avait 22, 23 ans à la création, est venu voir la pièce tous les soirs. Il était si fier de son fils, parce qu’il avait peur qu’il ne réussisse pas dans la vie. »

> Regardez la bande-annonce de Tit-Coq

PHOTO ANTOINE DESILETS, ARCHIVES LA PRESSE

La comédienne Monique Miller devant l’objectif du photographe Antoine Desilets en janvier 1971.

Le rôle qui vous a fait grandir comme interprète et être humain

« Ceux des pièces de Paul Claudel dans lesquelles j’ai joué, dont en 1966, Le soulier de satin, au Théâtre du Nouveau Monde. La production durait 4 h 35. Et le metteur en scène, Jean-Louis Roux, en avait fait une version “courte”, parce qu’à l’origine, la pièce est plus longue. L’intégrale fait 11 heures ! Vous connaissez la boutade de Sacha Guitry ? On raconte qu’en sortant de la première parisienne du Soulier de satin – qui avait duré sept heures —, Guitry s’exclama : “Heureusement qu’il n’y avait pas la paire !”

Le personnage dont le public vous parle le plus souvent

Madame Félix, la tenancière de bordel dans Montréal P. Q. (1992-1994), de Victor Lévy-Beaulieu ; et surtout Yolande Hébert-Charron, l’infirmière dans Septième nord (1963-1967). Les premières images de l’ouverture du téléroman de Guy Dufresne sont gravées dans la mémoire de plusieurs générations de Québécois. Un gros plan d’un téléphone qui sonne. La caméra recule et on me voit décrocher le récepteur en disant : “Septième nord”, l’étage de l’aile de l’hôpital où mon personnage travaille. Et puis, le générique défile sur la musique du concerto pour harpe de Boieldieu. Ce téléroman avait une facture très moderne pour l’époque.

> Regardez un épisode de Septième nord

> Regardez un extrait de Montréal P.Q.

Une rencontre qui a marqué votre carrière

Après Marcel Dubé, je dirais le réalisateur Paul Blouin. Dans les années 60, Paul Blouin m’a confié de beaux rôles classiques à la télévision. Du Pinter, Lorca, Pirandello, Tchékhov. J’ai fait de grandes choses avec lui. Je l’appelais notre Antonioni du Québec. La scène finale de Bilan, c’est du vrai Antonioni ! Et M. Blouin aimait travailler à la télévision avec des acteurs de théâtre. Il a fait les beaux jours des télé-théâtres de Radio-Canada. La chaîne était culturelle et cultivée à l’époque. Aujourd’hui, Radio-Canada ne présente plus de classiques à la télévision. Elle diffuse des quiz… »

PHOTO YVES RENAUD, FOURNIE PAR LE TNM

Photo de production du spectacle Les chaises, au TNM en mai 2018, avec Gilles Renaud et Monique Miller

Votre dernier rôle marquant

« Celui de La Vieille dans Les chaises, d’Eugène Ionesco, que j’ai jouée au Théâtre du Nouveau Monde, il y a deux ans, avec Gilles Renaud. On parle ici d’un texte très exigeant, voire casse-cou, qui nécessite une bonne mémoire et une grande virtuosité. Or, les gens ont adoré la production ! Les abonnés du TNM m’ont d’ailleurs remis, pour la première fois, le prix Gascon-Roux de la meilleure interprétation féminine pour ma performance ! »