La comédienne Andrée Champagne, identifiée pour toujours au personnage de Donalda, épouse malheureuse de Séraphin dans le téléroman Les belles histoires des pays d’en haut à Radio-Canada, est décédée. Elle avait 80 ans.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Au-delà de son personnage de Donalda et de son travail de comédienne, Andrée Champagne a rempli plusieurs autres rôles au cours de sa longue carrière : politicienne, fondatrice d’une agence de casting, pianiste, administratif, animatrice.

Au cours de son passage à l’Union des Artistes où elle a occupé les postes de vice-présidente et secrétaire générale, elle a mené le dossier de la création du Chez-nous des artistes, résidence accueillant des comédiens, chanteurs et techniciens retraités.

En deux passages, elle a aussi consacré dix-huit ans de sa vie à la carrière politique. D’abord, comme députée conservatrice et, brièvement, comme ministre de la Jeunesse, sous le gouvernement de Brian Mulroney. Nommée par Paul Martin, elle fut par la suite sénatrice de 2005 à 2014, un poste qu’elle a visiblement adoré.

« Je suis fier d’avoir été nommée sénatrice, dit-elle dans un dossier que lui consacre Radio-Canada sur son site internet. […] C’est grâce au travail de cinq femmes originaires de l’Alberta que je porte l’épingle du Sénat qui dit « Les femmes sont des personnes », et je suis heureuse de pouvoir faire la différence en siégeant au Sénat. »

Donalda

Andrée Champagne est Maskoutaine. Elle naît le 17 juillet 1939, moins de sept semaines avant le début de la Seconde Guerre mondiale, à Saint-Hyacinthe, ville qu’elle représentera 45 ans plus tard à la Chambre des communes après son élection à titre de députée du comté de Saint-Hyacinthe-Bagot.

Dans son adolescence, elle étudie à l’Institut Notre-Dame-de-Lorette de Saint-Hyacinthe où elle ressort avec un diplôme en lettres. Elle décroche aussi un brevet en enseignement du piano. Poussée par sa mère qui la voit artiste, elle suit également des cours de danse et de diction. Dans ce dernier cas, sa formation va de 4 à 16 ans !

C’est sa propre mère qui lui enseigne ses premiers monologues, dit-elle dans la même entrevue à Radio-Canada. Deux professeures, Estelle Piquette à Saint-Hyacinthe et Mme Jean-Louis Audet à Montréal, lui donneront aussi des cours.

Dès son arrivée à Montréal, tout va à la vitesse grand V. Nous sommes en 1956 et Henri Norbert, comédien québécois né en France qui enseigne à plusieurs jeunes (Andrée Lachapelle, Gilles Pelletier, Edgar Fruitier) l’envoie passer des auditions générales à Radio-Canada. Le comédien Paul Hébert l’embauche alors pour un premier rôle, celui de Bianca dans la pièce La mégère apprivoisée de Shakespeare jouée au théâtre d’été de Sainte-Adèle.

PHOTO FOURNIE PAR RADIO-CANADA

Andrée Champagne en Donalda Laloge et Jean-Pierre Masson en Séraphin dans Les belles histoires des pays d’en haut

Durant la même période, elle décroche le rôle de sa vie : Donalda Laloge dans Les belles histoires des pays d’en haut dont le tout premier épisode est diffusé le 8 octobre 1956 sur les ondes de Radio-Canada. Elle a alors 17 ans et c’est la consécration.

Au fil de 14 saisons (l’émission se terminera en 1970), les téléspectateurs passeront par toutes les émotions face à la vie malheureuse de cette pauvre femme maltraitée par son mari acariâtre interprété par Jean-Pierre Masson.

Les spectateurs sont si attachés à elles qu’ils lui écrivent de nombreuses lettres. Certains, ne faisant pas la différence entre fiction et réalité, lui envoient des colis. En 1961, sa popularité lui permet de remporter le titre de Miss radiotélévision du Gala des artistes.

Si le rôle de Donalda est au cœur de ses activités professionnelles durant la période 1956-1970, Mme Champagne sera aussi associée à Expo 67 à Montréal. Elle y sera hôtesse des cérémonies d’ouverture en plus d’être narratrice de l’émission hebdomadaire Visite à l’Expo, sur les ondes de Radio-Canada.

Dans une entrevue publiée sur le site du Centre d’histoire de Montréal, elle résume son travail ainsi : « Le but de cette émission était de faire visiter l’Expo à ceux qui ne le pouvaient pas, ou encore de donner un supplément d’informations à ceux qui s’y rendaient. De la construction de l’Expo à la visite de nombreux pavillons, en passant par La Ronde et autres attractions, nous emmenions l’Expo dans le salon des téléspectateurs. »

Après Les belles histoires…

Après la fin du téléroman, la carrière de Mme Champagne ralentit. Les rôles se font plus rares. La comédienne va jusqu’à se teindre les cheveux pour s’éloigner du personnage de Donalda.

Selon le site internet QuiJoueQui ?, on la voit dans trois fictions, Les Berger, Les As et Terre humaine. Elle fait aussi plusieurs publicités, ce qui lui assure un revenu.

Elle ouvre aussi une agence, Duo Casting, dont les locaux seront détruits par un incendie.

En 1976, durant les Jeux olympiques de Montréal, la comédienne sera aussi annonceuse, en anglais, lors des cérémonies d’ouverture et de fermeture.

Le début des années 1980 marque son arrivée à l’Union des Artistes à la suite d’un appel du président Robert Rivard qui avait un siège à combler au conseil d’administration. Ce passage est souvent associé à la fondation du Chez nous des artistes en septembre 1986.

Mais Andrée Champagne travaillait aussi à faire reconnaître le statut des artistes et les droits d’auteur. C’est ce qui l’amène à la vie politique, dit-elle dans son long entretien à Radio-Canada.

Députée, ministre

Arrivent les élections fédérales du 4 septembre 1984, quelques jours à peine avant la visite du pape Jean-Paul II au Canada. Les conservateurs de Brian Mulroney balaient le pays et forment un gouvernement majoritaire. Andrée Champagne est élue députée de Saint-Hyacinthe/Bagot avec la ferme intention de prendre en charge le dossier du statut des artistes.

Mais une surprise l’attend lorsque le premier ministre élu lui propose le poste de ministre d’État à la Jeunesse. Assermentée le 17 septembre 1984, Mme Champagne doit alors piloter le dossier de l’Année internationale de la Jeunesse (1985) au Canada.

En mars 1986, les choses se compliquent. La ministre doit se défendre d’avoir envoyé une lettre réclamant des fonds du gouvernement pour recruter les jeunes conservateurs. Certains affirment que le ministère de la Jeunesse est devenu une coquille vide. Et en réaction à un projet du gouvernement d’abolir le programme Katimavik destiné aux jeunes, le sénateur libéral Jacques Hébert entame une grève de la faim dans les corridors du Parlement. Le temps est houleux pour le ministère de la Jeunesse et sa titulaire.

Finalement, le 30 juin 1986 à l’occasion d’un remaniement ministériel, le ministère passe aux mains de Jean Charest, jeune député de Sherbrooke de 28 ans. Mme Champagne redevient simple députée. Mais pas pour longtemps puisque le 1er octobre 1986, elle est nommée vice-présidente des comités pléniers de la Chambre des communes. Ce travail la conduira au poste de vice-présidente de la Chambre des communes et présidente des comités pléniers en mai 1990.

À la suite de la raclée historique subie par les conservateurs aux élections du 25 octobre 1993, Andrée Champagne est battue dans son comté. De ces années comme députée, elle retiendra avec bonheur qu’avant de quitter la vie politique (en juin 1993), Brian Mulroney aura signé la Loi sur le statut de l’artiste.

Redevenue simple citoyenne, elle retourne au jeu. Elle obtient des rôles dans Scoop, Marguerite Volant, Omertà III, Juliette Ponerleau et Cauchemar d’amour. Elle fait aussi beaucoup de voix, en français comme en anglais. Durant cette période, elle écrira aussi un premier livre biographique, Champagne pour tout le monde, aux Éditions Stanké.

Sénatrice

L’année 2005 marque pour elle un retour à la vie politique. Nommée sénatrice (Grandville) par Paul Martin le 2 août, elle dit en entrevue « être la fille la plus surprise de la terre », mais ajoute être « très honorés » à « reprendre du service ».

Or, il faut se rappeler que Mme Champagne avait tenté un retour en politique l’année précédente. Aux élections fédérales du 28 juin 2004, elle termine troisième du scrutin dans son ancienne circonscription de Saint-Hyacinthe-Bagot que conserve Yvan Loubier du Bloc québécois.

Au Sénat, elle s’intéressera notamment aux dossiers de la Francophonie. Cela la conduira d’ailleurs à être élue à la présidence de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie en juillet 2013. Elle est seulement la deuxième à occuper ce poste depuis la création de l’organisme en 1967.

Mais auparavant, en 2007, la maladie frappe. Une bactérie de type méningocoque la plonge dans le coma durant 42 jours. Les médecins évoquent même la possibilité d’abandonner les traitements. Elle survivra. Et petit à petit, la santé revient. De cette période traumatisante, elle écrira un ouvrage, Je reviens de loin, paru aux Éditions La semaine en novembre 2008.

La sénatrice a pris sa retraite le 17 juillet 2014, jour de ses 75 ans. Avant de quitter, elle exprimera ses réserves quant au projet de loi québécoise sur les soins en fin de vie. « Ce sont les excès qui m’inquiètent beaucoup, confie-t-elle à la journaliste Madeleine Blais-Morin de Radio-Canada. Il faut que ce soit tellement bien encadré, pour qu’il n’y ait pas ce qui serait, en fait, un meurtre. »

Le souvenir de ses propres problèmes de santé nourrit cette réflexion.

Le 29 décembre 2017, la gouverneure générale du Canada Julie Payette désigne Andrée Champagne parmi les 29 personnes choisies pour recevoir l’Ordre du Canada.

Andrée Champagne a été mariée deux fois. D’abord, durant 14 ans, à Walter Clune (1930-1998), joueur de hockey qui a fait un court séjour de cinq matchs avec le Canadien de Montréal en 1955-1956. De cette union naîtront ses deux enfants, Patrick et Liliane.

En 1977, elle marie le pianiste et accompagnateur André-Sébastien Savoie avec qui elle a partagé le reste de sa vie.

Un fonds Andrée Champagne existe au Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe. Il porte sur les années 1977-1993 de la carrière de la donatrice.

– Avec Daniel Rolland, collaboration spéciale