Les écrans radars nous préviennent de la présence d’un épais brouillard, mais comme on ne le voit pas, on maintient la vitesse, croyant qu’on aura bien le temps de ralentir, même de s’arrêter, lorsque soudainement il sera devant nous. C’est l’analogie que fait Clément Gignac, économiste en chef et gestionnaire de portefeuilles chez IA Groupe financier, quant à l’attitude actuelle des investisseurs face aux perspectives des marchés boursiers.

Jean Gagnon Collaboration spéciale

L’indice-phare de la Bourse américaine, le S&P 500, n’a pris qu’un mois pour chuter de 32 % lorsqu’il est devenu évident que l’on allait affronter une pandémie mondiale. Mais depuis ce creux du 23 mars 2020, et malgré les ravages économiques que la pandémie a entraînés, nous assistons à une remontée spectaculaire de plus de 80 % de l’indice. La valorisation boursière actuelle indique que nous sommes en zone de risque. L’indice S&P 500 se négocie à plus de 22 fois les bénéfices prévus pour les 12 prochains mois, ce qui excède manifestement sa moyenne historique de 16 fois, note Clément Gignac.

Accent sur les obligations de 10 ans

Nombreux sont ceux qui affirment qu’une valorisation aussi élevée se justifie par des taux d’intérêt très bas. Et ce n’est pas faux de le croire, concède l’économiste et gestionnaire d’IA. « Mais le risque, c’est la complaisance quant à l’extrapolation du taux de rendement des obligations américaines de 10 ans », dit-il.

La Réserve fédérale américaine (Fed) peut bien maintenir le taux sur les fonds fédéraux (fed funds) à zéro, cela n’empêche pas nécessairement les taux des obligations de monter au premier signe d’inflation. Les obligations américaines de 10 ans se négocient actuellement autour de 1,65 %. Bien que ce niveau puisse sembler relativement bas, il est dans les faits déjà deux fois plus haut qu’il y a à peine neuf mois.

PHOTO PASCAL RATTHÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

Clément Gignac, économiste en chef et gestionnaire de portefeuilles chez IA Groupe financier

Où serons-nous à la fin de l’année ? Si jamais les 10 ans touchaient 2,25 % en fin d’année, la valorisation boursière actuelle deviendra alors très chère et difficile à justifier.

Clément Gignac, économiste en chef et gestionnaire de portefeuilles chez IA Groupe financier

Comme stratège boursier, Clément Gignac préfère maintenant la Bourse canadienne, dont la valorisation, à 16 fois les bénéfices prévus, est nettement inférieure à celle de la Bourse américaine. Selon lui, l’économie canadienne profitera de la hausse des prix du pétrole, du cuivre et du fer, et le dollar canadien pourrait toucher les 85 cents US d’ici la fin de l’année. Il recommande donc une surpondération des actions canadiennes et des fonds diversifiés canadiens.

Des liquidités encore suffisantes

Par ailleurs, les ménages, grâce à une hausse importante de leurs épargnes, disposent de très bonnes liquidités, ce qui laisse croire que le prochain trimestre devrait produire de bons résultats économiques, estime Philippe Hynes, président de Tonus Capital.

« Il faut l’espérer, car les évaluations boursières déjà très élevées font que les résultats se doivent d’être très bons pour soutenir la valeur des titres », dit-il. Les titres de croissance qui ont connu de fortes hausses deviennent néanmoins très vulnérables. « Lorsqu’un titre porte une évaluation de 50 fois les bénéfices prévus, il n’est pas impossible qu’il perde la moitié de sa valeur », précise-t-il.

Pas de chute généralisée, du moins pour l’instant

Compte tenu de l’attitude de la Fed, un recul substantiel de l’ensemble du marché boursier est toutefois peu probable dans un avenir immédiat, croit Philippe Hynes. Ce qui diminue le risque d’une correction majeure, c’est que la Fed ne déroge pas de sa stratégie monétaire et assure qu’elle ne haussera pas les taux d’intérêt de sitôt. « Tant que la Fed ne change pas son discours, les investisseurs se sentent protégés », dit-il.

« On pourrait toutefois connaître une correction de 10 %, comme c’est le cas presque chaque année, mais on devrait pouvoir récupérer ces pertes assez facilement », croit Philippe Hynes.