Difficile de faire sa place sur le marché local pour de jeunes architectes. Pourquoi ne pas tâter de l’international ? Rapidement, Mu Architecture a intéressé des clients étrangers à ses projets locaux.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Vous ne connaissez pas le magazine Centras ? Tss-tss… C’est une revue lituanienne d’architecture et design. En juin 2012, elle a consacré cinq pages à la maison Malbaie VI-Marée basse, à Cap-à-l’Aigle, conçue par Mu Architecture.

La jeune firme montréalaise, qui n’a encore que sept ans d’âge, s’est fait un nom avec des résidences aux formes vives comme des éclats, effilées comme des éclisses. Plus de la moitié de ses clients sont étrangers.

« Dans les résidences unifamiliales haut de gamme, nos clients viennent du Japon, de France, de Chypre, de Londres, de Singapour, de la Nouvelle-Zélande », énumère Jean-Sébastien Herr, l’un des deux cofondateurs de la firme, avec Charles Côté.

Ces riches amateurs d’architecture de qualité ont fait construire leur résidence secondaire au Québec.

Pourquoi Mu ? En partie grâce à des revues étrangères comme Centras, justement.

PHOTO ULYSSE LEMERISE BOUCHARD, FOURNIE PAR MU ARCHITECTURE

La maison Malbaie VI-Marée basse, à Cap-à-l’Aigle, dans Charlevoix

« Tout juste hier, on a eu l’appel d’une Française qui veut se faire construire dans le Saguenay et qui a entendu parler de nous dans un magazine français », souligne Jean-Sébastien Herr.

Aguerris à l’étranger

Charles Côté et Jean-Sébastien Herr ont étudié ensemble à l’École d’architecture de l’Université de Montréal, entre 1998 et 2003.

Après quelques années d’apprentissage dans des bureaux montréalais, ils se sont aguerris à l’étranger.

Jean-Sébastien Herr a travaillé un an à Vienne et cinq ans à Dubaï.

Charles Côté a pour sa part pratiqué deux ans à Barcelone.

« Jean-Sébastien et moi, on s’est rendu compte que travailler à l’étranger nous avait permis de revenir avec une belle autocritique de ce qui se fait chez nous », commente le second.

Quand ils ont officiellement fondé Mu Architecture, en 2012, après deux ans de collaboration, ils avaient de belles ambitions. Et quelques illusions, aussi.

« On a eu un reality check, reconnaît Charles Côté. Jean-Sébastien était à Dubaï, j’étais à Barcelone, on travaillait sur des projets énormes. Et quand on est revenus, on s’est dit : on va faire des tours. Mais pour deux jeunes qui commencent dans un tout petit bureau, à partir de rien, c’est impossible. »

Rapidement, ils ont tenté d’étirer leurs tentacules à l’extérieur du Québec. Ils ont installé un stand au Salon de l’habitation de Toronto et ont participé à une mission commerciale en Floride.

On nous a approchés pour un condo à Moscou et une maison au Monténégro, relate Charles Côté. Malheureusement, ça ne s’est pas concrétisé. On a réalisé qu’il fallait rentrer au bercail, manger nos croûtes, et ensuite on allait pouvoir y retourner.

Charles Côté, cofondateur de Mu Architecture

En s’appuyant sur leurs contacts locaux, ils ont conçu quelques élégantes résidences particulières qui méritaient un certain retentissement.

Mais comment retentir, justement ?

Un tout petit monde

« Dès le départ, pour ces premières réalisations, on a travaillé avec une firme de relationnistes de presse qui s’appelle v2com, expose Jean-Sébastien Herr. L’avantage, c’est qu’ils sont en contact avec des milliers de journalistes dans le domaine à travers le monde. »

Spécialisé en architecture et design, ce fil de presse diffuse des dossiers de presse auprès de quelque 6000 publications.

« Ça, ça nous a fascinés, relance son associé. On ne s’attendait pas à ça, mais on a été rapidement en contact avec une revue italienne qui nous a posé des questions. On s’est rendu compte qu’au niveau des publications, le monde était tout petit. Les distances ne comptaient plus. »

L’apport international

Mu Architecture compte une dizaine d’employés, dont plus de la moitié sont nés et ont été formés à l’étranger – une autre façon d’amener l’international à la maison.

L’architecte Magda Telenga, directrice de projet, est née en Pologne, a étudié au Portugal, puis s’est installée au Canada en 2006. « Une opportunité de changer de carrière, une opportunité de vie dans un pays autre que le mien », explique-t-elle. « C’était une décision bien réfléchie. Et un bon choix. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

L’architecte Magda Telenga

Ce dynamisme volontaire, ces formations et ces expériences acquises ailleurs « nous amènent cet air frais dont on a tant besoin », commente Charles Côté.

De leur expérience à l’étranger, les deux associés ont également rapporté l’usage de logiciels de conception dite paramétrique, moins courants ici.

Leur participation au concours du complexe culturel de la ville de Taichung, à Taïwan, en 2013, en a montré une des premières applications.

« On avait dépensé quelques dizaines de milliers de dollars. Pour une jeune firme, c’était colossal », confie M. Côté.

ILLUSTRATION FOURNIE PAR MU ARCHITECTURE

La proposition de Mu Architecture pour le centre culturel de Taichung, à Taïwan

Surprendre

« On aime avoir une touche d’étrangeté, de mystère », affirme Charles Côté.

« Créer la surprise, l’étonnement », ajoute son associé.

Allez, donnez un exemple…

La maison du lac Desmarais, près de Mont-Tremblant, a été réalisée pour des clients japonais et français. « Ils viennent passer un mois par année au Québec, ils sont tombés en amour avec la région, explique Jean-Sébastien Herr. Ils voulaient une architecture canadienne, mais d’inspiration japonaise. On est allé chercher le bardeau de cèdre qu’on a teint en noir. »

La maison s’étire en fines projections sombres, inspirées par le sabre traditionnel japonais.

Le projet sera livré au début de novembre.

« Vous allez le voir passer dans les magazines prochainement, prédit Herr. On pense qu’il va avoir un beau rayonnement international. »

ILLUSTRATION FOURNIE PAR MU ARCHITECTURE

Une maison au lac Desmarais, près de Mont-Tremblant, conçue par Mu Architecture

Au tour des tours

En 2015, ils avaient fait une proposition pour une tour de 53 étages à Fort Lauderdale, où ils avaient installé une petite antenne de leur firme.

« Avec nos outils internes, on a pu développer cette peau perforée qui évolue, qui donne une texture et une signalétique à la tour », décrit Herr.

Le projet de la tour Riverwalk, esquissé en à peine une semaine, a été très bien accueilli, mais malheureusement, le promoteur a changé la vocation du terrain.

« Au début, on pensait qu’on allait travailler sur des tours comme ça dès le départ, constate Charles Côté. C’est un processus qui a été un peu plus long que prévu, mais quand on réalise à quel point on était ignorants, on est très contents du processus et du cheminement qu’on a fait. »

ILLUSTRATION FOURNIE PAR MU ARCHITECTURE

Le projet de la tour Riverwalk, à Fort Lauderdale, en Floride

Les deux architectes, au tournant de la quarantaine, touchent en effet à leur objectif initial.

Ils participent à la restauration de l’hôtel de ville de Montréal et ont lancé trois projets de tours, dont la construction devrait commencer sous peu.

Deux tours résidentielles de 7 et 14 étages seront érigées au centre-ville de Montréal. « On a également un projet de 54 étages en milieu naturel, informe Herr. On ne peut vous dire où, mais on va vous montrer les images. »

Pour réduire l’empreinte au sol en pleine nature, la tour Pekuliari s’étire en hauteur plutôt qu’en surface. Elle montre des parois alvéolées, telles des cellules vues au microscope. « Ça, c’est de l’architecture paramétrique dont on vous parlait tantôt », indique M. Côté.

ILLUSTRATION FOURNIE PAR MU ARCHITECTURE

Le projet de tour résidentielle en milieu naturel Pekuliari, de Mu Architecture

L’avenir

Où se voient-ils dans cinq ans ?

« L’échelle de projets sur lesquels on travaille nous convient encore, répond Charles Côté. Ce serait justement de retourner sur la scène internationale. »

« On est à un moment charnière, complète Jean-Sébastien Herr. Quand l’une ou l’autre de ces tours va se réaliser, les portes vont s’ouvrir de façon automatique. »

Deux jours après l’entrevue, Charles Côté a envoyé un courriel.

« En passant, nous avons remporté le prix Architecture MasterPrize dans la catégorie résidentielle pour la résidence l’Effilée, a-t-il écrit. C’est notre premier prix international. Les prix sont remis à Bilbao en fin de semaine. »

La porte internationale a commencé à s’entrouvrir.

PHOTO STÉPHANE GROLEAU, FOURNIE PAR MU ARCHITECTURE

La résidence l’Effilée, à Ogden, en Estrie

Ils ont dit...

La gaffe des débutants

L’erreur qu’on a faite au début, c’est de penser qu’on pouvait s’attaquer à tous les types de projets. Et on a même fait des projets industriels. Encore à ce jour, on continue d’essayer de cibler davantage les marchés ou les niches de clientèle où se trouvent vraiment nos forces. Et si on avait un conseil à donner aux jeunes boîtes d’architectes, ce serait ça : essayer de se concentrer sur leurs forces plutôt que de tirer dans toutes les directions.

Charles Côté

Un manque de culture architecturale

On partage le même défi avec les autres firmes d’architecture, c’est de faire face à peut-être un manque de culture architecturale. Ce n’est pas que les gens ne sont pas intéressés par l’architecture. Au Québec, on a une culture culinaire, on a une culture de musique, de théâtre, de cinéma. Mais je pense que les gens connaissent mieux les peintres que les architectes. Les gens peuvent nommer un Séguin, une Corno, un Riopelle, mais nommer un architecte, c’est moins évident.

Charles Côté

Une formation à la hauteur

« Les bureaux “étrangers” dans lesquels on a travaillé, c’était l’ONU. Des gens de tous les pays », observe Charles Côté.

Se sentaient-ils à la hauteur avec leur formation québécoise ?

« Tout à fait, on sentait qu’on apportait notre brique, on faisait partie de cet ensemble onusien. »

Pas de sentiment d’infériorité ?

« Au contraire, je trouve que l’enseignement au Québec – on le voit à l’international – est de qualité », répond Jean-Sébastien Herr.

Le marché international

Ce qu’on a réalisé, c’est qu’il ne fallait pas y aller de façon artificielle, faire des expositions, des missions commerciales. Il faut développer une clientèle ici, se bâtir un savoir-faire, gonfler son portefeuille, bâtir de vraies tours, de vrais projets d’envergure, et ensuite retourner là-bas. L’idéal aussi, c’est d’avoir un bouche-à-oreille qui vient de notre clientèle montréalaise, qui, elle, nous amène tranquillement vers les États-Unis, le reste du Canada, les Antilles, l’Amérique du Sud et l’Europe.

Charles Côté