Si vous aviez à faire la liste des choses qui sont vendues trop cher, le maïs soufflé au cinéma, les cafés latte, l’action de Tesla et les lunettes trôneraient sans doute au sommet.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

Même pour ceux qui ont de bons revenus, le prix des lunettes provoque un petit choc.

Si vous avez eu le coup de foudre pour une marque réputée, que vous souhaitez des verres amincis, antireflets et résistants aux égratignures et qu’en plus, il vous faut un foyer progressif, la facture peut facilement atteindre 900 $.

Pour du plastique et du verre, c’est énorme.

À ce prix-là, on peut se procurer un iPhone, un appareil complexe et haut de gamme cachant des dizaines de composants de haute technologie.

« C’est scandaleux. C’est certain que c’est scandaleux ! », me dit l’opticien Philippe Rochette, alias le Bonhomme à lunettes.

« Bien évidemment que trois morceaux de plastique avec deux vis et le nom d’un designer connu dessus, ça ne vaut pas 300 $ ! »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Philippe Rochette, propriétaire du Bonhomme à lunettes

C’est avec la conviction que « voir clair n’est pas un luxe » qu’il s’est mis en 2007 à vendre des lunettes à bas prix.

Pour réduire au maximum ses coûts d’exploitation, il ne tient pas de boutiques. Il se déplace plutôt avec ses valises pleines de modèles dans une cinquantaine d’organismes communautaires où on lui prête gracieusement un local quelques heures par semaine.

D’où cette désignation de « lunetterie communautaire ». Il y en a cinq au Québec dans différentes régions qui fonctionnent sur le même modèle.

Il ne faut pas se méprendre sur le sens de cette dénomination.

D’abord, le Bonhomme à lunettes est une entreprise à but lucratif. Malgré ses bas prix, elle fait suffisamment d’argent pour faire vivre 30 personnes. « On est tous très bien rémunérés. C’est totalement viable », me dit Philippe Rochette. Voilà une belle preuve qu’on peut faire prospérer une entreprise tout en ayant des prix raisonnables avec un peu d’imagination et un modèle d’affaires différent.

L’autre chose importante, c’est que le Bonhomme à lunettes vend ses produits à tout le monde, sans poser de question sur les revenus.

« J’ai des cinéastes, des animateurs de télévision, des députés, des magistrats comme clients », me donne en exemple Philippe Rochette, avant d’ajouter qu’il ne faut pas absolument être fauché pour aimer épargner 400 $.

Cela dit, se tourner vers une lunetterie communautaire n’est pas seulement une question de finances personnelles.

On peut aussi vouloir encourager ce modèle parce qu’il fait œuvre utile auprès des plus démunis et qu’il encourage à son tour des organismes communautaires. C’est la beauté de l’affaire. Pour chaque paire de lunettes vendue, 10 $ sont remis à l’organisme qui a prêté son local, ce qui l’aide à poursuivre sa mission.

Le consommateur aussi peut y contribuer : pourquoi ne pas offrir un don en récupérant ses lunettes ?

En Montérégie, la lunetterie communautaire d’Olivier Comtois et de son père Richard Comtois, baptisée Monsieur Lunettes, fonctionne de la même manière depuis 17 mois. La classe moyenne à la recherche de lunettes abordables représente 80 % de la clientèle.

Ce sont des coiffeurs, des profs, des directeurs d’école, des éducatrices en garderie, des gens d’affaires, « des propriétaires de grosses autos », énumère le fils, qui est opticien.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Richard Comtois et son fils Olivier ont fondé une nouvelle lunetterie communautaire à but légèrement lucratif pour offrir des lunettes de grande qualité à bon prix.

Ce n’est pas pour rien que tout ce monde se tourne vers une solution moins coûteuse que les boutiques traditionnelles. Les lunettes sont essentielles. Et les assurances privées ne remboursent parfois que 200 $ tous les deux ans, quand ce n’est pas 75 $. Des montants qui me semblent figés depuis trop longtemps.

Bien sûr, il y a des détaillants en ligne comme la québécoise BonLook, arrivée dans le marché avec une offre différente (sa propre marque uniquement) et des prix fixes et raisonnables incluant à la fois les montures et les lentilles. Depuis l’ouverture de boutiques dans des centres commerciaux, il n’est plus nécessaire d’être à l’aise avec l’idée d’acheter en ligne.

Costco est également une option très populaire pour réduire sa facture. L’Entrepôt de la Lunette (14 succursales) affirme pour sa part que son concept lui permet d’offrir « les meilleurs prix pour les lunettes au Québec ». Certaines montures y sont vendues 20 $.

Revenons en terminant sur les lunetteries communautaires. Vous vous demandez peut-être à quoi ressemblent leurs montures et si la qualité est bonne. C’est légitime.

Chez Monsieur Lunettes, on ne vend que « des produits de qualité supérieure », soutient Richard Comtois. Lors de ma visite, j’y ai vu des montures Micolii, OTP, Superflex et John Lennon. Toutes offertes à 70 $. Et le choix est vaste. Les verres importés d’Allemagne sont taillés à Brossard par l’entreprise familiale OLAB+. Prix maximal total : 340 $.

« J’aime dire qu’on est une entreprise à but très peu lucratif […] On n’est pas obligés de faire de l’argent sur le dos du monde », conclut Richard Comtois.