« Une amie qui a de très faibles revenus m’a demandé de lui dire quoi faire pour la planification de sa retraite », a écrit Véronique*. « L’amie aimerait prendre sa retraite cet automne pour des raisons de santé à la suite d’une opération qui l’empêche de travailler comme dame de compagnie dans des CHSLD, en plus de la pandémie qui n’est pas favorable pour son métier. »

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Son amie est pétrie de courage.

« Les gens qui ont un handicap visuel ne l’ont pas toujours facile, glisse délicatement Véronique, dans la conversation téléphonique qui a suivi. Elle travaille quand même. »

L’amie, appelons-la Michèle, aura 61 ans cet automne, et « a toujours exercé un travail peu rémunérateur ». Elle a gagné 18 500 $ en 2019. Elle vit depuis trois ans chez son compagnon, propriétaire d’une maison.

Elle n’a pas de voiture, pas de dettes, pas de régime de retraite.

Mais quelques économies, amassées avec autant de patience que de frugalité : 15 000 $ en REER et 96 000 $ en épargnes non enregistrées.

Selon le budget détaillé que Véronique a fourni, le coût de vie de Michèle s’élève à 7000 $ par année. Des dépenses étonnamment peu élevées. « C’est ce que je lui ai dit. Elle est très économe », commente Véronique, avec un rire.

Une partie de l’explication réside dans la contribution de 200 $ par mois que lui demande son conjoint pour sa part du logement, de l’électricité et de la nourriture.

« Il y a trois ans, elle était en appartement, ça lui coûtait pas mal plus cher. »

Prudente, Michèle « préfère ne pas tenir compte des revenus futurs du conjoint pour planifier sa retraite, car elle ne veut pas compter sur lui. La solidité du couple n’est pas garantie », explique Véronique.

Véronique s’interroge. Son amie devrait-elle acheter une rente viagère ? Transférer 25 000 $ de son compte courant dans un CELI ? Demander la rente de la RRQ à 61 ans ?

« J’ai besoin de conseils, car je ne peux pas me tromper dans les conseils que je lui donnerai. »

* Bien que le cas mis en lumière dans cette rubrique soit réel, les prénoms utilisés sont fictifs.

Les chiffres

Michèle, bientôt 61 ans
Revenus en 2019 : 18 500 $
Rente du RRQ à 65 ans si elle cesse de travailler maintenant : 322 $/mois À 61 ans : 258 $/mois
REER : 15 000 $
Épargnes non enregistrées : 96 000 $
Aucun CELI
Aucune dette

La réponse

L’analyse était délicate. Fallait-il considérer une vie en commun – avec des dépenses moindres, mais sous l’effet des revenus du conjoint – ou ne prévoir que des coûts de vie en solitaire ?

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Nathalie Bachand, du cabinet Bachand Lafleur Groupe conseil

La planificatrice Nathalie Bachand, du cabinet Bachand Lafleur Groupe conseil, a fait les deux.

« La clé, dans sa situation, c’est le Supplément de revenu garanti [SRG] », énonce-t-elle.

La vie en solo

Dans tous les cas, elle réfute le scénario de la rente viagère. « Je garderais l’argent dans le CELI, à l’abri de l’impôt, et ça lui donnerait des liquidités », prononce l’experte.

Elle attaque le problème en posant d’abord l’hypothèse que Michèle vit seule.

Elle lui suggérerait de demander dès ses 61 ans le versement de la rente de la RRQ, qui s’établirait alors à environ 3000 $ par année.

Pour éviter que ses retraits du REER diminuent ses paiements de SRG, versés à partir du 65anniversaire, la planificatrice lui recommande d’encaisser ses 15 000 $ de REER avant 65 ans. Michèle pourrait par exemple faire des retraits de 3700 $ par année au cours des quatre prochaines années. En raison de ses faibles revenus, la ponction fiscale serait à peu près nulle.

Les 96 000 $ d’épargne actuellement hébergés dans un compte courant se trouveraient mieux lotis dans un CELI, à l’abri de l’impôt. Si Michèle n’a jamais cotisé à son CELI, elle pourrait y placer 69 500 $ cette année.

Il resterait encore 26 500 $ en épargnes non enregistrées.

À 65 ans

À 65 ans, Michèle touchera la pension de la Sécurité de la vieillesse (PSV) de 7400 $ et aura droit à un SRG « de l’ordre de 9100 $ par année », estime Nathalie Bachand.

Avec la rente du RRQ de 3000 $, Michèle encaisserait alors des revenus d’environ 19 500 $ par année, en dollars d’aujourd’hui. « Il n’y a pas d’impôt à ces niveaux-là considérant que le SRG n’est pas imposable », précise notre conseillère.

La difficulté est de se rendre à 65 ans.

« D’ici là, elle vivrait avec sa RRQ, son REER et les 26 500 $ », suppose la planificatrice.

Pendant les quatre ans qui la séparent de son 65anniversaire, elle pourrait ainsi dégager un revenu annuel d’environ 13 300 $.

Pour maintenir un coût de vie de 19 500 $ jusqu’à ce que la PSV et le SRG prennent le relais, Michèle devra extraire 6200 $ (en dollars d’aujourd’hui) de son CELI chaque année pendant quatre ans.

À 65 ans, elle détiendrait encore en CELI près de 45 000 $, sous l’effet d’un intérêt de 2,4 %, léger, mais sûr.

Ensuite, « elle pourrait y piger tranquillement au besoin », indique la planificatrice.

Michèle pourrait aussi prélever un montant chaque année pour améliorer son train de vie. En répartissant les retraits annuellement à partir de 65 ans, elle pourrait ainsi ajouter quelque 1500 $ à son coût de vie pour le porter à 21 000 $, avec indexation jusqu’à 95 ans.

« Tout ça si elle n’a pas de conjoint », rappelle la planificatrice.

Elle demeure avec son conjoint

Nous ignorons combien gagnera ledit conjoint dans quatre ans.

Mais Nathalie Bachand rappelle que lorsque l’autre conjoint touche lui aussi la PSV, le Supplément de revenu garanti disparaît dès que leurs revenus combinés atteignent 24 576 $, excluant les prestations de la Sécurité de la vieillesse.

« Supposons que madame doive vivre avec ses actifs parce que monsieur a trop de revenus », pose-t-elle pour établir le pire scénario.

Avant 65 ans, la planificatrice conserve la même stratégie qui associe le REER de 15 000 $, les épargnes de 26 500 $ et la rente du RRQ, pour un revenu annuel de 13 000 $.

À partir de 65 ans, la PSV et le RRQ fournissent une base de 10 400 $.

Cette fois-ci, le CELI, qui n’a pas été ponctionné avant 65 ans, pourrait y contribuer de quelque 2500 $ par année jusqu’à 95 ans.

Si elle demeure avec son conjoint, en supposant qu’elle n’a pas droit au SRG, Michèle pourrait donc maintenir un coût de vie d’environ 13 000 $.

« Si elle n’a plus de conjoint dans deux ou trois ans, elle peut revenir à l’autre situation, demander le SRG à 65 ans, et elle aura alors des revenus de l’ordre de 21 000 $ par année », souligne Nathalie Bachand.

Ce sont ses conseils à Véronique pour ses conseils à Michèle.