« Je suis un homme de 65 ans qui travaille encore dans une aciérie », disait son courriel. En mars dernier, il a contracté un prêt de 34 000 $ pour consolider ses dettes, lisait-on.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

« Ma femme a été déclarée invalide à l’âge de 42 ans, et comme elle travaillait à temps partiel, elle n’a pas assez cotisé pour recevoir de rente d’invalidité. Elle a 59 ans, donc droit à rien pour le moment, ce qui fait qu’on n’a qu’un seul revenu depuis très longtemps. »

Il n’a pas de régime de retraite. Les récents dérapages boursiers ont comprimé ses REER à un maigre 25 000 $.

« Je ne vois pas le jour où je pourrais prendre ma retraite », écrivait-il.

Après un courriel lui demandant davantage d’informations, le téléphone a sonné.

« C’est moi qui vous ai écrit pour mon mari », a annoncé l’interlocutrice.

Cadre dans une entreprise, Normand* avait perdu son emploi à 40 ans dans une vague de licenciements, a expliqué Johanne. « On venait de s’acheter une maison, ça allait bien. » Sans autre formation qu’une cinquième secondaire, Normand a cherché du travail pendant plus d’un an avant de déclarer faillite.

Johanne est devenue invalide peu de temps après et a alors cessé de travailler.

Elle a subi cinq opérations à la colonne vertébrale. « J’ai toujours travaillé à temps partiel. Je n’ai pas assez cotisé, je n’ai pas le droit d’avoir de rente du Québec. »

Ni de rente d’invalidité. « Il me manquait juste une année », dit-elle. « La chance n’a jamais été de notre côté, et c’est comme ça sur tout. »

Le couple, qui a deux enfants adultes, habite en Montérégie, à 75 km de Montréal, dans un logement qui lui coûte 800 $ par mois. « C’est dans les moins chers qu’on peut avoir. »

La mensualité du prêt de consolidation s’élève à 735 $, celle de la location de son VUS à 470 $.

Les infiltrations que Johanne reçoit quatre fois par année à Montréal sont facturées 650 $ chacune, ses corsets sur mesure coûtent 2000 $ pièce.

« On est à la limite de tout, lance-t-elle. Le loyer et la location du camion payés, il ne reste pas grand-chose. »

Elle s’est résolue à écrire à Train de vie. « Ça ne coûte rien, des fois qu’ils auraient une solution à tout ça… »

Les chiffres

Normand, 65 ans
Revenus d’emploi : 3600 $/mois après impôts
RRQ : 635 $/mois
REER : 25 000 $

Johanne, 59 ans
Aucun revenu
Aucune épargne

Prêt de consolidation de dettes : 34 000 $

Aucune propriété

La réponse

NOTE : (Photo des deux conseillers prise vendredi 21 août : P-AFF-2020-08-21-17 666)

Éric Lebel, associé au Groupe redressement et insolvabilité de Raymond Chabot, et sa collègue Stéphanie Poisson, conseillère en redressement financier, ont repris le problème budgétaire du début, avant même de considérer le destin de la dette de 34 000 $.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Éric Lebel, associé au Groupe redressement et insolvabilité de Raymond Chabot, et sa collègue Stéphanie Poisson, conseillère en redressement financier

Ils ont d’abord reconstruit un budget complet et plausible, pour mieux évaluer les options du couple. Pour les frais de corsets et d’infiltrations de Johanne, ils retiennent 442 $ par mois.

Aux dépenses courantes qu’elle a énumérées, ils ajoutent des enveloppes raisonnables pour les postes non mentionnés (restaurant, cadeaux, vêtements, soins personnels, etc.), pour un total mensuel de 3868 $, avant remboursement de la dette. Les revenus mensuels de Normand, RRQ incluse, totalisent 4235 $.

Le budget libère donc 367 $ par mois pour le remboursement de la dette.

Or, elle leur coûte actuellement 765 $ par mois. « Il y a donc un déficit de 398 $ par mois, constatent les deux experts. Le statu quo n’est pas une option. »

Ils ont élaboré d’autres scénarios.

Une faillite

Selon les normes du Surintendant des faillites, une seconde faillite, compte tenu des revenus de Normand, entraînerait des paiements mensuels de 500 $ pendant 36 mois.

Une faillite coûterait donc 18 000 $, mais éviterait au couple de rembourser le solde du prêt de 34 000 $ et les intérêts courus.

Compte tenu du surplus budgétaire estimé à 367 $, Normand et Johanne devraient donc réduire leurs dépenses courantes de 133 $.

Ou une proposition de consommateur

Normand et Johanne pourraient plutôt faire une proposition de consommateur — une proposition faite aux créanciers par l’intermédiaire d’un syndic pour ne rembourser qu’une partie des dettes, dans un échéancier d’un maximum de cinq ans.

« La proposition de consommateur pourrait être de 60 paiements de 375 $ pour un total 22 500 $ », ont estimé Éric Lebel et Stéphanie Poisson.

Cette avenue est plus longue et plus coûteuse que la faillite – 22 500 $ plutôt que 18 000 $ —, mais en considérant le surplus budgétaire initial de 367 $, « la proposition de consommateur occasionnerait un déficit de 8 $ par mois, font-ils valoir. L’impact financier mensuel est beaucoup moindre ».

Et la retraite ?

Mais qu’advient-il de la retraite de Normand ?

Avec des épargnes REER de 25 000 $, le couple ne pourra compter en pratique que sur les rentes publiques.

Normand touche déjà sa rente de la RRQ, à raison de 635 $ par mois. Johanne n’y a pas droit, a-t-elle indiqué.

Au total : 2416 $ par mois.

Selon ce qu’on peut déduire de l’information fournie par le couple, leurs seuls revenus entre les 60e et 65anniversaires de Johanne seraient ceux de Normand : RRQ (635 $), pension de la Sécurité de la vieillesse (PSV, 613 $) et Supplément de revenu garanti (SRG, 514 $). S’y ajouterait l’allocation canadienne de 654 $ par mois accordée à Johanne à partir de 60 ans, en attendant qu’elle touche la PSV et le SRG à 65 ans.

Si Normand prend sa retraite, il devra continuer à faire les paiements convenus dans la proposition de consommateur.

Dans le cas d’une faillite, toutefois, le paiement fixé par le Surintendant est établi sur les bases des revenus. Avec les revenus de retraite de Normand, la faillite serait ramenée à 24 mois, sans paiement.

Le budget mensuel du couple se résumerait ainsi aux 3868 $ calculés initialement par nos deux experts, face à des revenus de retraite de 2416 $. Le déficit avoisinerait 1450 $.

Normand « devra nécessairement réduire ses dépenses et pourrait alors envisager de remettre le véhicule », suggèrent-ils. La mesure permettrait de retrancher 767 $ au budget mensuel, mais se révèle insuffisante pour l’équilibrer.

La situation s’améliorera à peine quand Johanne atteindra 65 ans et commencera à toucher la PSV et le SRG. Vraisemblablement, le revenu du couple s’établira alors à environ 2575 $ par mois, en dollars d’aujourd’hui — à peine 160 $ de plus.

C’est inévitable : en prévision de la retraite, qu’elle survienne tôt ou tard, Normand et Johanne devront faire, avec l’aide d’un conseiller budgétaire, un calcul exact de leurs dépenses et prévoir un douloureux exercice de compression. Il est très probable qu’ils doivent se passer de véhicule.

À moins de trouver un revenu de retraite d’appoint…

* Bien que le cas mis en lumière dans cette rubrique soit réel, les prénoms utilisés sont fictifs.