Vous planifiez un projet qui demande une utilisation judicieuse de votre argent ? Vous avez des problèmes financiers ?

Marc Tison Marc Tison
La Presse

La pandémie a brouillé le travail de Mireille*.

Elle avait entamé en 2016 une nouvelle carrière en enseignement du français langue seconde.

Depuis lors, elle travaille principalement pour un collège de la région montréalaise, où elle donne des cours de français en formation continue. Les contrats dépendent du nombre d’inscriptions, avec un taux horaire qui oscille entre 32,50 $ et 35,00 $.

« Avec la COVID-19, je préfère ne pas retourner enseigner en salle de classe : mon mari de 70 ans vient d’avoir une chirurgie au cœur et je fais de l’asthme », confie la femme de 59 ans.

À l’automne, il est possible que les cours de francisation du collège soient donnés en ligne en vidéoconférence, mais Mireille doute que cette formule plaise aux étudiants immigrants.

La même incertitude entoure les contrats de francisation en entreprise qui lui sont accordés à l’occasion par deux commissions scolaires.

Advenant un vaccin contre la COVID-19, elle pourrait retourner enseigner au collège quelque part en 2021, mais l’éventualité est aussi vague que ledit vaccin.

Pour faire le pont, « je me demande si je devrais penser à commencer à retirer ma pension du RREGOP [Régime de retraite des employés du gouvernement et des organismes publics] accumulée pendant ma carrière, tout en faisant de l’enseignement particulier, car j’ai plusieurs demandes de cours de la part d’étudiants », explique-t-elle.

PHOTO LOREN ELLIOTT, REUTERS

Mireille* donne des cours qu’elle a commencés à tester sur l’incontournable Zoom, ce qui lui apporte un revenu de plus.

Ces cours, qu’elle a commencé à tester sur l’incontournable Zoom, lui fourniraient un revenu d’environ 50 $ l’heure.

En 2019, l’enseignante a gagné des revenus d’environ 33 000 $.

Indépendamment du RREGOP, elle touche déjà une petite rente de retraite de 295 $ par mois, gagnée avec un emploi qu’elle a quitté en 2016.

En panne de travail, Mireille reçoit présentement la Prestation canadienne d’urgence (PCU). À la fin du programme, elle basculera vers l’assurance-emploi, avec une réduction importante de ses prestations.

Les revenus de son conjoint, ancien travailleur autonome, se résument au Régime de rentes du Québec (RRQ), à la pension de la Sécurité de la vieillesse (PSV) et au Supplément de revenu garanti (SRG). Il ne détient aucune autre épargne ni aucun fonds de retraite.

Mireille a fourni une estimation sommaire de ses dépenses, incluant les postes qu’elle se divise avec son conjoint : le loyer de 1000 $, la nourriture (près de 1000 $ par mois), les voyages (leur unique luxe, à raison de 5000 $ tous les 18 mois). Elle assume seule les assurances, les dépenses de voiture, l’électricité, l’internet.

Le portrait, tout en mouvance, suscite mille incertitudes.

« Devrais-je demander mon RREGOP en 2020 ou 2021 ? », demande Mireille.

« Devrais-je plutôt attendre et trouver un autre travail ? »

Mais comment se présentera alors la retraite ?

Les chiffres

Mireille, 59 ans

Revenus de travail en 2019 : 33 000 $
Rente de retraite : 3500 $
REER : 84 000 $
Prévision du RREGOP
Rente approximative dès mai 2021 : 15 400 $
À partir de 65 ans : 10 800 $. Marge de crédit : 6000 $
Voiture payée

Gilles, 70 ans

Revenus en 2019 (RRQ, PSV, SRG, incluant un paiement rétroactif de SRG) : 25 000 $
Aucune épargne de retraite

La réponse

Les paramètres sont nombreux. Comment aborder le problème ? « Je me suis dit : commençons par répondre à une question », indique le planificateur financier David Paré, gestionnaire de portefeuille chez Desjardins Gestion de patrimoine. « Est-ce que Mireille aurait les moyens d’arrêter de travailler ? »

La première étape consistait à préciser son coût de vie. Même si Mireille n’avait pas fourni toutes les dépenses de Gilles, le planificateur a décidé de travailler avec le budget complet du couple.

PHOTO FOURNIE PAR VALEURS MOBILIÈRES DESJARDINS

David Paré, gestionnaire de portefeuille chez Desjardins Gestion de patrimoine

« Comme c’est elle qui a les plus gros revenus et qui assume pour le moment le plus de dépenses, je trouvais pertinent de tenir compte de son conjoint », explique-t-il.

Aux chiffres fournis par Mireille, il a ajouté une somme de 4000 $ pour les dépenses non mentionnées : sorties, loisirs, soins, etc. Il a également annualisé les dépenses de voyage du couple, les ramenant à 3333 $ par année, pour estimer leur coût de vie à 40 000 $.

Dans ce contexte, David Paré a testé le scénario d’une retraite en septembre 2020. Pour la maximiser, Mireille ne toucherait sa rente de la RRQ qu’à 65 ans.

« De 59 ans à 65 ans, elle va vivre sur son fonds de pension et sur des retraits de son REER », observe-t-il. À partir de 65 ans, la PSV, la RRQ et ses rentes de retraite lui vaudront environ 31 000 $. Pour compléter ses revenus, elle continuera à puiser dans ses REER.

Gilles, de son côté, contribuerait de ses revenus de RRQ, de PSV et de SRG, que le planificateur a arrondis à 20 000 $ par année.

Avec des hypothèses de rendement de 3 %, d’inflation de 2,1 % et une espérance de vie de 95 ans, « ça tient la route, il y a des actifs suffisants, soutient-il. Elle pourra donc prendre sa retraite au mois de septembre cette année ».

Un élément du portrait reste toutefois en suspens : le budget de 40 000 $ n’inclut que le paiement des intérêts de sa marge de crédit de 6000 $.

Pour rembourser le capital, « elle devra probablement prendre des contrats à gauche et à droite, ce qui semble lui plaire », soulève le planificateur.

Avec l’apport de petits contrats, elle pourrait sans doute acquitter sa dette en moins de deux ans.

Quand retirer la rente de retraite ?

Mireille devrait-elle retirer sa rente de retraite maintenant ou attendre à 61 ans, lorsqu’elle pourra le faire sans pénalité actuarielle ?

« Pour elle, ça représente 6 % de pénalité, indique notre planificateur. Mais comme elle a une petite rente, ça n’a pas beaucoup d’impact sur le chiffre final. »

La différence est d’environ 640 $ par année, selon qu’elle la touche en septembre prochain ou à 61 ans.

David Paré a testé les deux hypothèses, qui étalent différemment les retraits du REER.

« L’incidence est extrêmement minime au bout du compte », constate-t-il.

En retirant immédiatement sa rente, elle conserverait 36 000 $ d’épargnes à 95 ans. Dans l’autre hypothèse, la cagnotte s’élèverait encore à 28 000 $.

Tous ces scénarios présument que Gilles décède lui aussi à 95 ans, donc 11 ans avant Mireille. Les revenus de Gilles disparaissent dès lors du bilan, sauf une petite part de sa rente de la RRQ, réversible au conjoint.

Règle générale, on suppose que le décès d’un conjoint fait disparaître le tiers des dépenses du ménage. À titre de précaution supplémentaire, David Paré a plutôt posé que le budget ne diminuerait que de 25 %.

Mais si Gilles mourait à 80 ans, la retraite de Mireille en pâtirait-elle ?

Le planificateur a fait le test : les épargnes sont épuisées vers 95 ans, mais « le scénario tient la route pour Mireille », assure-t-il.

En somme, elle pourra prendre à l’endroit de ses contrats les décisions qu’elle jugera les plus motivantes et sécuritaires, sans inquiétude pour sa retraite.

« Elle n’a pas une retraite dorée, on en convient, nuance le planificateur. Mais elle a déjà un train de vie modeste qui semble lui convenir. Je pense qu’elle va être en mesure de le maintenir. »

* Bien que le cas mis en lumière dans cette rubrique soit réel, les prénoms utilisés sont fictifs.