«Comme promis, voici mon gros bébé.»

Marc Tison LA PRESSE

Deux tonnes, le bébé.

Fier papa, Louis Morasse a joint à son courriel des vidéos du tout nouveau fourgon Master de Renault, lancé à l'hiver. C'est le premier projet que ce designer industriel québécois a mené de A à Z chez Renault. Directeur du design, il est à la tête du studio qui planche sur tous les véhicules utilitaires du constructeur français.

Ce n'est pas lui qui a tenu le crayon. Mais il a tracé les lignes directrices du projet: il a défini la vision du véhicule - son âme, en quelque sorte, qui inspirera toute la mise au point. «Ça a fait bien rire, raconte-t-il. J'ai donné à mes designers l'image d'un gorille et d'une clé à molette.»

Louis Morasse voulait rompre avec le précédent Master. «Il était vraiment bien, mais trop gentil, visuellement. On voulait un véhicule très affirmatif, sans devenir agressif.»

Entendons-nous. Il ne s'agissait pas de plaquer un masque de gorille sur l'avant du fourgon, mais de lui donner du caractère. Le timide sourire de la calandre et le regard étonné des phares du précédent modèle ont cédé la place à une gueule ouverte plus large et à des blocs optiques étirés de malice.

Robuste, agile. Pas méchant, mais qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Il répond quand on le pousse dans ses derniers retranchements. L'image du gorille a traversé tout le projet, jusqu'à la commercialisation. «Quand, au départ, tu donnes une direction et qu'au final, l'entreprise se l'approprie jusqu'au bout, c'est génial», se réjouit le designer.

Ce faciès devait convenir aussi bien aux fourgons de livraison qu'aux minicars ou aux autocaravanes (camping-cars, disent les Français). Car le Master se décline en plusieurs formats, mus par traction ou propulsion. «La complexité, pour un designer, était de tenir compte de quatre longueurs et de trois hauteurs, fait valoir Louis Morasse. On a 25 silhouettes différentes, pour 350 combinaisons. Il y en a que je ne connais pas.»

La boîte à lunch

Louis Morasse a donné aussi la vision de la cabine: «Une boîte à lunch moderne, où chaque objet est protégé.»

Son équipe a dressé une liste des articles à ranger dans la cabine, puis, en fonction de l'utilité de chacun, a établi une matrice pour optimiser la dimension et la disposition des espaces de rangement.

À l'arrivée, c'est le festival du détail ergonomique. Logement et prise de recharge pour téléphone, écritoire qui se déploie, emplacement pour le facturier, tiroir réfrigéré...

Dans les portières, on a même prévu un rangement pour le rouleau de papier hygiénique - il était bien sûr inclus dans la liste. C'est ce qu'on appelle de l'exhaustivité.

Dans la configuration de cabine avec siège central, le dossier de celui-ci se rabat sur l'avant, dégageant sur son endos un plan de travail muni d'une plaque pivotante. Le conducteur peut y déposer son ordinateur portable. «On voulait trouver le moyen que l'artisan qui bosse de 8 à 12 heures par jour dans son camion se sente dans son bureau», décrit Louis Morasse.

L'écran du navigateur de bord s'oriente vers la gauche ou la droite - autre exemple de conception réfléchie. «Je me disais que ce n'est pas l'artisan de 60 ans qui va utiliser la navigation, mais le garçon de 20 ans, son apprenti», explique le Québécois.

Sa culture et son origine nord-américaine ont-elles influencé son travail? «Face à l'ancien Master à la bouille sympathique, il y a mon côté amateur de truck qui ressort», admet le designer, qui déjà, à l'école de design, avait dessiné un camion poids lourd.

Un quart de siècle plus tard, le Master est ce qui se rapproche le plus de ce rêve de jeunesse. «Je me suis vraiment régalé, lance-t-il. Je n'en ferai pas deux comme ça dans ma vie: la durée de vie de ces véhicules est d'une douzaine d'années.»

Et il faut quatre ans de gestation pour mettre un tel bébé au monde.