La sombre chose a trois roues, deux places, un moteur. Et deux âmes, celles de deux petits garçons qui, tout jeunes, dessinaient des véhicules, réalistes ou de science-fiction. Danny Higgins est devenu ingénieur. Martin Aubé a choisi la voie du design industriel. «Je dessine depuis que je suis petit, et je voulais gagner ma vie comme ça», confie-t-il.

Marc Tison
Marc Tison LA PRESSE

Après avoir tous deux travaillé durant de nombreuses années pour Bombardier, ils se sont réunis à nouveau, il y a deux ans, autour d'un projet de véhicule à trois roues dont Danny Higgins avait commencé à concevoir la mécanique. «On s'ennuyait de faire des produits amusants qui nous passionnent», explique-t-il.

 

À raison de huit à 15 heures de travail - non rémunéré - par semaine, ils ont conçu un véhicule à carrosserie torpédo, sans toit et aux roues avant dégagées. À l'arrière, une large roue centrale sera animée par un moteur de moto ou hybride. Ce véhicule à trois roues a le grand avantage d'être assimilé à une moto plutôt qu'à une voiture: la loi met moins de bâtons réglementaires dans les roues de ses créateurs.

Au Québec, dans ce segment, la référence est le T-Rex, mis au point dans les années 90. «Du point de vue des tendances, il fallait que notre véhicule soit vraiment à la page, et même un peu plus, indique Martin Aubé, par comparaison. Nous avons opté pour le style facettes, ou edge design

La plus grande difficulté a consisté à respecter une règle apprise chez Bombardier, à laquelle dérogeait le T-Rex avec ses larges ouvertures latérales. «Un objet est toujours plus homogène quand une ligne visuelle se trace de l'avant à l'arrière», énonce le designer. «J'ai forcé la note pour qu'il y ait un portillon de côté qui offre cette continuité de ligne. De là sont issues la facilité d'accès et la protection latérale.»

 

Les deux créateurs, réunis la raison sociale Higgins-Aubé, ont donné à l'Institut du transport avancé du Québec le mandat d'évaluer les coûts de développement de l'Energya. Mais l'un et l'autre ont une vie professionnelle indépendante. Danny Higgins est agent de brevets, ce qui lui a permis de protéger le design du véhicule à prix raisonnable. Martin Aubé a fondé il y a quatre ans sa propre firme de design, l'Unité créative, spécialisée dans les produits récréatifs. Presque aussitôt, il s'est attaqué à un autre de ses rêves, celui de «créer et fabriquer en série une auto québécoise en utilisant nos forces: l'aéronautique, l'aluminium, l'électricité». Le Hinterland, un véhicule électrique robuste à la personnalité très forte, est construit autour d'un habitacle cylindrique qui rappelle le fuselage d'un avion. Sa forme est en partie dictée par la nécessité d'y loger les piles, mais aussi par la volonté de créer un véhicule fonctionnel indémodable... et inoubliable.

Bien sûr, il travaille également à des produits qui trouvent la voie du marché, comme les casques de moto et de motoneige qu'il conçoit pour l'entreprise québécoise Kimpex. Après son intervention, les ventes du casque modulaire CKX Tranz, au style inspiré des avions furtifs, ont quintuplé, révèle... son collègue Danny Higgins. «Martin est très modeste», dit-il.

Le designer n'a pas délaissé le crayon et le papier - encore le meilleur moyen de faire surgir les idées. «Je suis fier de dire que je dessine toujours, à 45 ans.»

Hinterland, concept de véhicule électrique québécois.