(Ottawa) Un haut dirigeant francophone de la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada (CN) dit ne jamais avoir eu vent d’incidents linguistiques au sein de l’entreprise, même si le syndicat des Teamsters tire la sonnette d’alarme depuis au moins deux ans auprès de la haute direction.

Venu témoigner des perturbations dans la chaîne d’approvisionnement devant le comité des transports, Sébastien Labbé, vice-président des activités de vrac, a plutôt été talonné sur la question du français alors que le plus important transporteur ferroviaire au pays est plongé dans une controverse sur le sujet depuis la semaine dernière.

La Presse avait révélé que la plus grande société de chemin de fer du pays avait fermé les portes de son conseil d’administration aux francophones, et ce, même si son siège social est à Montréal et qu’elle est assujettie à la Loi sur les langues officielles. Des employés ont également dénoncé plusieurs incidents linguistiques survenus à la gare de triage Taschereau avec l’arrivée d’employés unilingues anglophones.

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M. Labbé a expliqué qu’il travaillait en Alberta, province où a été concentré le contrôle de la gestion du réseau ferroviaire de la société au début de 2020. Cette décision avait rapidement déclenché plusieurs « irrégularités » dans l’est du pays, selon le syndicat des Teamsters, qui représente des ingénieurs de locomotive, des chefs de train et des chefs de triage.

Le vice-président du CN s’est fait demander par le député du Bloc québécois Xavier Barsalou-Duval s’il avait eu vent des doléances du syndicat et s’il avait eu des discussions à l’interne sur la question du français.

« Pas particulièrement de mon côté, a-t-il répondu. Je suis plus au niveau commercial, donc je suis moins impliqué au niveau des ressources humaines, des relations avec les différentes unions. »

Plus tard, il a ajouté qu’aucun employé ou client ne lui avait rapporté quelque problème que ce soit concernant la langue. « Donc, je le vois dans les médias, mais travaillant avec les clients tous les jours, ce n’est pas quelque chose qui a été soulevé de mon côté », a-t-il affirmé.

Difficultés et « impossibilités »

Dans une lettre datée du 16 avril 2020 et adressée au président-directeur général de l’époque, Jean-Jacques Ruest, les chefs syndicaux Jean-Michel Hallé et Alain Gatien alléguaient des difficultés ou même des « impossibilités » pour certains membres à communiquer en français.

« C’est leur droit d’être servi en français s’ils le désirent, écrivent-ils dans la missive obtenue par La Presse. Nous vous demandons de corriger cette situation afin que nos membres puissent de nouveau recevoir un niveau de service acceptable et qui respecte leurs droits. »

Environ sept mois plus tard, le 24 novembre 2020, il ne semblait toujours pas y avoir de progrès, puisque les Teamsters avaient envoyé une nouvelle lettre au dirigeant du CN pour déplorer un « manque de volonté et de considération » dans l’entreprise pour offrir un « service linguistique » adéquat.

Nous ne pouvons croire qu’en 2020, nous ayons besoin de procéder à des plaintes officielles pour faire respecter nos droits linguistiques, et ce, au sein d’une compagnie de l’envergure du CN. Nous considérons avant tout qu’il s’agit d’un manque flagrant de respect envers les employés francophones du CN.

Extrait de la lettre

MM. Hallé et Gatien sont revenus à la charge plus tôt ce mois-ci en envoyant une autre lettre à la nouvelle présidente, Tracy Robinson – qui ne maîtrise pas le français.

M. Labbé a répété en comité parlementaire lundi que l’entreprise allait remédier « dans la prochaine année » à l’absence de francophone au sein de son conseil d’administration.

Lors de son témoignage d’introduction, ce haut dirigeant du CN s’est adressé uniquement en anglais aux parlementaires. Le détail n’a pas échappé au député bloquiste, qui a demandé s’il existait « une culture d’entreprise qui est hostile au français ».

« Ça fait 24 ans que je suis au CN, a expliqué le vice-président du CN. Je viens de la Beauce et je suis présentement en Alberta. J’ai toujours eu l’opportunité d’avoir les communications au CN en anglais-français. Donc, je m’exprime plus en anglais étant en Alberta. »

Sean Finn, vice-président directeur aux services corporatifs et chef de la direction des affaires juridiques du CN, avait indiqué à La Presse que le CN avait été pris de court lorsque Jean Charest avait décidé de se lancer dans la course à la direction du Parti conservateur. Il avait été nommé au conseil d’administration de l’entreprise 22 jours plus tôt pour un mandat de cinq ans.

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Le CN appelé devant un autre comité

Les hauts dirigeants du CN devront à nouveau s’expliquer devant des élus sur l’absence de francophones au sein de leur conseil d’administration et sur les incidents linguistiques rapportés par le syndicat des Teamsters. Une motion du député néo-démocrate Alexandre Boulerice a été adoptée à l’unanimité pour exiger qu’ils viennent témoigner au comité permanent des langues officielles. Le ministre des Transports, Omar Alghabra, sera également invité à expliquer ce que le gouvernement compte faire pour que l’entreprise respecte la Loi sur les langues officielles. Le commissaire aux langues officielles répondra lui aussi aux questions des membres du comité. Le tout doit avoir lieu « dans les plus brefs délais ».