Investissement Québec précise sa stratégie. Dans le cadre d’une rencontre éditoriale avec La Presse, les dirigeants ont souligné qu’ils voulaient placer le Québec dans le peloton de tête dans la fabrication et l’assemblage de batteries destinées aux véhicules électriques.

Publié le 17 juin 2021
André Dubuc
André Dubuc La Presse
Maxime Bergeron
Maxime Bergeron La Presse
Hugo Joncas
Hugo Joncas La Presse

Le bras investisseur du gouvernement provincial va appuyer sur l’accélérateur pour placer rapidement le Québec dans le peloton de tête des plaques tournantes dans la fabrication et l’assemblage de batteries au lithium-ion équipant les véhicules électriques en Amérique du Nord.

Dans l’immédiat, toutefois, l’interventionnisme gouvernemental en faveur du constructeur d’autobus électriques Lion, de Saint-Jérôme, soulève l’ire des manufacturiers d’autobus scolaires traditionnels comme Girardin et Thomas, de Drummondville, qui appréhendent une chute de leur chiffre d’affaires (voir l’écran 4).

Le PDG d’Investissement Québec (IQ), Guy LeBlanc, a précisé sa stratégie d’intervention dans le secteur porteur des batteries dans le cadre d’une rencontre éditoriale avec La Presse, mardi.

La direction de la société d’État cherchait à cette occasion à expliquer le rôle et les activités du nouvel IQ depuis l’intégration de 400 fonctionnaires en provenance du Centre de recherche industriel du Québec et du ministère de l’Économie et de l’Innovation. Il y a aussi été question du traitement réservé aux projets d’investissements chinois, de la transformation locale des ressources naturelles et du développement durable qu’IQ entend mettre au cœur de ses décisions d’investissement (voir autres textes).

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Guy LeBlanc, président-directeur général

On prévoit investir entre 1 et 2 milliards de fonds publics avec de 4 à 6 milliards d’investissements privés. Ça va se faire au cours des deux ou trois prochaines années.

Guy LeBlanc, PDG d’Investissement Québec

« On espère être en mesure de faire des annonces importantes au cours des six à douze prochains mois avec de l’expertise internationale dans chacune des composantes de la chaîne », ajoute-t-il.

Pourquoi cet engouement ? Une étude commandée en 2019 par Propulsion Québec, grappe des transports électriques et intelligents, pressait le gouvernement de positionner rapidement le Québec comme plaque tournante de la filière appelée à connaître une croissance vertigineuse en raison de la popularité des véhicules électriques. Le Québec a le grand atout de pouvoir produire des batteries avec de l’énergie propre, attribut précieux au moment où les industriels cherchent à réduire leur empreinte carbone.

« [Le développement de la filière des batteries au lithium-ion] a le potentiel d’agir comme un véritable moteur de développement économique pour le Québec et ses régions, à condition de saisir cette opportunité rapidement », y lisait-on.

Un milliard requis à chaque étape

Les échelons de la filière sont l’extraction des ressources comme le graphite et le spodumène de lithium, la transformation de la matière en composantes de qualité « batterie », la fabrication d’anodes et de cathodes, l’assemblage de cellules des batteries, puis la fabrication des modules batteries.

À chaque étape, l’ordre de grandeur des investissements, grosso modo, est de 1 milliard. « Pour transformer le spodumène en lithium [de qualité batterie], affirme M. LeBlanc, c’est 1 milliard. Pour fabriquer des cathodes, ça prend 1 milliard. Pour fabriquer les cellules, c’est un investissement majeur selon la capacité de production. Dans une première phase, ça prend 1 milliard. »

Par exemple, Nouveau Monde Graphite vient d’accorder le contrat d’ingénierie à BBA pour la préparation de l’étude de faisabilité définitive de son usine commerciale de purification et d’enrobage de graphite de 700 millions qu’elle prévoit construire au parc industriel provincial à Bécancour.

IQ est actionnaire de Nouveau Monde, mais aussi de Mason Graphite et de Nemaska Lithium. Cette dernière a annoncé au début de juin avoir réservé un terrain pour son usine de transformation de spodumène à Bécancour. IQ est aussi un partenaire dans Lithium Amérique du Nord.

La filière ne serait pas complète sans le recyclage des batteries, insiste M. LeBlanc. « Pour que l’électrique fasse une différence en termes de GES [gaz à effet de serre], l’important, c’est qu’il se fasse du recyclage de batteries. Il n’y aura pas de chaîne sans le recyclage et on a déjà des discussions avec des partenaires. »

Du même souffle, M. LeBlanc déplore l’absence totale d’entreprises actives dans le recyclage de l’aluminium au Québec. « On envoie ça en Ontario et aux États-Unis. C’est un non-sens. Il faut avoir une capacité de recyclage, il faut avoir les capacités de transformation. C’est important d’investir. »

Investir au Québec… et y déplacer ses employés

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Bicha Ngo, première vice-présidente exécutive, placements privés, chez Investissement Québec

En mars dernier, Investissement Québec (IQ) annonçait en grande pompe un prêt de 55 millions de dollars à l’entreprise californienne Appdirect, qui vise à créer 730 emplois « de qualité » à Montréal d’ici cinq ans.

Le revers de cette bonne nouvelle ? Les employeurs montréalais s’arrachent déjà les rares travailleurs disponibles en haute technologie. La pénurie est telle qu’IQ a entamé des discussions avec Appdirect… en vue de déplacer une partie des employés de San Francisco vers la métropole !

« Comment fait-on pour accélérer ce processus-là, et comment fait-on pour ouvrir les portes, d’une certaine façon, à ces sociétés-là qui veulent en fait déplacer du monde au Québec ? », a exposé Bicha Ngo, première vice-présidente exécutive, placements privés, chez IQ, en entrevue éditoriale avec La Presse.

L’exemple d’Appdirect – société de commerce numérique – illustre bien le défi immense auquel le bras financier de l’État québécois fait aujourd’hui face.

IQ doit continuer d’attirer des investissements étrangers et essayer de créer les emplois « de qualité » demandés par le gouvernement Legault. Mais le groupe doit s’acquitter de cette mission dans un contexte de rareté de la main-d’œuvre extrême, et qui ira en s’accentuant.

Plus d’immigration ?

Des chefs d’entreprises avec qui La Presse s’est entretenue cette semaine réclament un rehaussement des cibles d’immigration au Québec. Elles s’établissent entre 44 500 et 47 500 cette année (plus un rattrapage de 7000 en raison de la pandémie) et de 49 500 à 52 500 l’an prochain.

Guy LeBlanc, grand patron d’IQ, ne croit pas avoir un grand pouvoir d’influence pour faire bouger ces cibles. « On rencontre le premier ministre aux deux semaines. Il y a certainement des discussions, mais les leviers sont tous au même endroit, au niveau du gouvernement. »

Là où IQ peut faire une différence, dit-il, c’est dans « l’attraction des travailleurs qualifiés ».

« Il manque, particulièrement dans les régions, de main-d’œuvre, de talents plus spécialisés en matière de technologie, des ingénieurs, des techniciens, souligne Guy LeBlanc. Et c’est davantage là qu’on se focalise, avec les organismes Montréal International, Québec International et aussi Drummondville, qui a son équipe. »

Les missions de recrutement menées à l’étranger par ces organismes, avec le soutien d’IQ, ont permis d’attirer 3000 travailleurs spécialisés en 2019 et 2242 l’an dernier.

Et qu’en est-il des emplois exigeant une moindre formation scolaire, par exemple en agriculture, pour lesquels la pénurie est tout aussi criante ? Guy LeBlanc estime qu’ils pourront être en partie pourvus par les « 200 000 personnes et plus » qui touchent ces jours-ci des prestations de l’État en raison de la COVID-19. « Dès que ça va s’estomper, on risque d’avoir davantage d’écoute de la part de ces gens, qui peut-être préfèrent aujourd’hui rester à l’écart », avance-t-il.

La mise en place de nombreux programmes de requalification par Québec ces derniers mois permettra à bon nombre d’entre eux de se recycler dans des métiers en demandés, espère le PDG.

Automatisation

L’autre grand remède à la pénurie de main-d’œuvre passe par l’automatisation et la robotisation, souligne Alexandre Sieber, premier vice-président exécutif, financement corporatif chez IQ. Il cite l’exemple d’une société abitibienne du secteur minier, Plastiques G+, qui a récemment bénéficié de l’expertise du CRIQ, une branche d’IQ axée sur l’innovation.

« Avant, en une semaine, ils étaient capables de faire 250 conduits, et ça prenait sept ressources, dit M. Sieber. Trois mois plus tard, une fois que la technologie a été rentrée, les 250 mêmes conduits, c’est une semaine, un employé. Les six autres ont été réaffectés dans des endroits où la société en avait besoin. »

Quelque 28 % des projets financés par IQ dans la dernière année visaient à augmenter la productivité des entreprises, entre autres par l’automatisation.

Deux chefs d’entreprise qui ont bénéficié récemment du soutien d’IQ font part de leurs difficultés à recruter de la main-d’œuvre.

Vincent Godin

• Propriétaire d’Emblème Canneberge • Investissement de 12 millions pour moderniser ses installations et créer 20 emplois

L’entrepreneur de Sainte-Eulalie parle d’une situation « extrêmement difficile » et même « périlleuse » au moment de recruter de nouveaux employés. S’il peut bénéficier de la présence de travailleurs étrangers temporaires au moment des récoltes de petits fruits, les choses se corsent lorsque vient le temps de recruter des manœuvres en usine ou des employés plus spécialisés. « Un poste d’électromécanicien, c’est carrément introuvable dans la région. On a réussi à en faire venir un de la Colombie, et ça a pris presque deux ans. » Il croit que Québec devrait ouvrir davantage les vannes de l’immigration. « J’ai vu le premier ministre Legault parler de capacité d’accueil, dire que celle du Québec est atteinte. Je suis loin d’être un spécialiste de la capacité d’accueil, mais si elle est atteinte, je crois qu’il faut commencer à travailler pour l’augmenter, cette capacité. »

Jean-Noël Marrant

• Président de Coractive • Investissement de 34 millions pour la construction d’une usine et la création de 30 emplois

Le grand patron de la société de fabrication de fibre optique de Québec ne s’en cache pas : la pénurie de main-d’œuvre est une « source d’inquiétude » majeure. Installé dans une ville où le plein-emploi est une réalité depuis déjà des années, Coractive a complètement revu ses façons de recruter, explique-t-il. « Au lieu de concevoir un plan de recrutement sur six mois à un an, on fait un plan sur un an et demi à deux ans. On le traite de la même façon qu’un investissement sur une nouvelle machine ou une nouvelle technologie. On regarde aussi comment faire du recrutement à l’international. » Sur les 65 employés du groupe, 30 % ne sont pas nés au Québec ou au Canada, souligne M. Marrant. Il s’attend à devoir se tourner vers d’autres pays pour pourvoir une partie des 30 postes qui suivront le nouvel investissement d’ici 2023. « C’est une option qu’il faudra considérer de façon très sérieuse. »

Appdirect embauche en masse

Si des discussions ont lieu en vue d’un « éventuel » déplacement d’employés d’Appdirect de San Francisco vers Montréal, selon Investissement Québec, l’entreprise affirme que les embauches vont bon train dans la métropole. Sur les 730 postes que le groupe s’est engagé à créer d’ici cinq ans, 94 ont été pourvus depuis le début de l’année, et l’entreprise estime être en mesure d’en pourvoir 80 autres d’ici la fin de 2021, indique Renée Bergeron, vice-présidente et directrice générale d’Appsmart, une filiale d’Appdirect. Il s’agit d’emplois « touchant tous les domaines, de l’ingénierie logicielle au marketing en passant par la finance et les ressources humaines ». Appdirect compte déjà 190 salariés depuis son installation dans la métropole il y a cinq ans. L’entreprise a bénéficié d’un prêt remboursable d’Investissement Québec d’un montant maximal de 54,8 millions en mars dernier. Un « pardon » sur les intérêts sera accordé si la cible d’emplois est atteinte.

IQ sur ses gardes avec la Chine

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Alexandre Sieber, premier vice-président principal, financement corporatif chez Investissement Québec

Investissement Québec est davantage sur ses gardes quand des sociétés chinoises se présentent pour travailler avec ses clients. Avec la multiplication des cas d’espionnage industriel, la société d’État redouble de précautions.

Investissement Québec (IQ) doit maintenant faire des vérifications « à un niveau accru » pour protéger la propriété intellectuelle de ses clients avant de s’engager avec des investisseurs chinois, selon Alexandre Sieber, premier vice-président principal, financement corporatif.

C’est une responsabilité des entreprises, et on doit les accompagner là-dedans, leur donner notre opinion et peut-être certaines avenues, certaines solutions. Mais ça reste un risque.

Alexandre Sieber, premier vice-président principal, financement corporatif chez Investissement Québec

Même chose dans l’autre sens, quand les investissements ont lieu ici, indique Guy LeBlanc. « Pour les investissements chinois au Québec, c’est certain qu’il y a des discussions qui doivent avoir lieu avec le fédéral pour s’assurer que les autorisations seront données lorsqu’il est question de projets majeurs », explique le PDG d’IQ.

Viser la transformation

Car l’intérêt des industriels chinois pour les investissements au Québec, lui, est resté intact. « Ils recherchent beaucoup nos ressources », dit le patron de la société d’État. Mais IQ, de son côté, se fera plus sélective, surtout dans la filière batterie lithium et graphite. « Tout ce qui était spodumène, que tu peux transformer en lithium… Les bateaux de spodumène qui partaient pour la Chine… Ça, c’est fini. »

Il fait référence à North American Lithium en Abitibi. La mine était sous le contrôle de la société chinoise Jien International Investment Limited jusqu’à ce qu’elle se place sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies en 2019.

IQ, plus important créancier de l’entreprise, a repris la société. Québec a annoncé le 27 mai une entente avec les australiennes Sayona Mining Limited et Piedmont Lithium pour la reprise des activités, moyennant un engagement à développer une filière pour transformer le spodumène au Québec (voir autre texte).

La société d’État adopte une approche semblable pour la relance de Nemaska Lithium.

À l’Association minière du Québec, la PDG Josée Méthot comprend l’approche de la société d’État.

Dans le cas du graphite et du lithium, c’est normal qu’on veuille transformer ici si on veut développer la filière batterie ici.

Josée Méthot, PDG de l’Association minière du Québec

Spécialiste du génie minier et professeur émérite à l’Université du Québec à Montréal, Michel Jébrak croit lui aussi que la société d’État « a bien raison » d’exiger de la transformation. « La stratégie chinoise est limpide, c’est de contrôler la transformation du lithium (ou du carbone, ou du cobalt…) en produits chimiques […]. Ensuite, une fois qu’elle contrôle cet approvisionnement (et donc le prix), elle monte en gamme, passant aux cathodes, puis aux cellules, aux batteries… et aux véhicules ! »

Un défi

Le Québec aurait toutefois tort de sous-estimer le défi que la transformation représente. « Il faut produire au meilleur prix, sinon on se fera envahir par des produits chinois », dit Michel Jébrak.

Dans le lithium, les industriels doivent aussi parvenir à produire un produit de très haute pureté, indique le professeur. Et ce, tout en limitant les dommages à l’environnement au Québec, où les normes sont bien plus sévères qu’en Chine.