Une partie importante des profits de revente des matières recyclables échappent à la Ville de Montréal, après qu’elle a épongé à coups de millions de dollars les pertes de ce secteur pendant plusieurs années, a appris La Presse.

Publié le 23 janvier
Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse

L’exploitant du tout nouveau centre de tri de Lachine, Ricova, ne verse pas la redevance à laquelle Montréal planifiait avoir droit après la vente des ballots de papier, de carton et de plastique qui sortent de l’installation.

En cause : le refus de la Ville de Montréal de prendre possession du bâtiment, plus de deux ans après son inauguration, en raison de problèmes de performance. Le centre de tri a pourtant été inauguré en novembre 2019. Il est théoriquement en phase de test depuis.

Quand le marché des matières recyclables était au plus bas, de 2018 à 2020, Montréal partageait les pertes avec son centre de tri. La Ville a notamment versé 10 millions à ce titre à Rebuts solides canadiens, entreprise qui exploitait le centre de tri de Saint-Michel, en 2018.

Mais la pandémie a dopé le marché du recyclage, notamment parce que le commerce en ligne consomme une quantité énorme de boîtes de carton, fabriquées avec du papier usagé.

Maintenant que les ballots sont revendus à bon prix, la Ville ne touche pas un sous, a pu confirmer La Presse.

« L’entente [d’exploitation] n’est pas encore appliquée parce qu’on n’a pas encore officiellement accepté la réception provisoire » du centre de tri, a dit Marie-Andrée Mauger, élue responsable de l’Environnement au comité exécutif de la Ville de Montréal, en entrevue téléphonique. C’est cette entente d’exploitation qui prévoit le système de partage : un prix plancher du ballot de matières recyclables au-dessous duquel la Ville doit partager les pertes et un prix plafond au-dessus duquel elle touchera des profits.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Marie-Andrée Mauger, élue responsable de l’Environnement au comité exécutif de la Ville de Montréal

Ricova vend actuellement ses ballots au-dessus du prix plafond, selon nos informations.

« Ça ne s’applique pas, a continué Mme Mauger. Est-ce que ça peut s’appliquer rétroactivement ? Il va falloir que ces pistes soient analysées en profondeur. »

Pas de paiements

Pour sa défense, Ricova souligne qu’elle n’a jamais elle-même touché d’argent de la Ville de Montréal pour éponger des pertes liées au bas prix des matières recyclables.

« S’il y a eu des paiements, ils ont bénéficié au prédécesseur au contrat, soit La compagnie de recyclage de papiers MD, avant que Ricova devienne partie à ce contrat », a expliqué l’entreprise, vendredi, dans un courriel.

Si le contrat d’exploitation avait été en vigueur, la Ville de Montréal aurait dû faire un chèque de partage des pertes en 2020 – année où Ricova a pris en charge l’exploitation du centre de tri de Lachine – et recevoir une part des profits en 2021.

Même si elle n’a jamais pris possession du centre de tri, la Ville de Montréal a volontairement payé pendant plusieurs mois la redevance d’exploitation du centre de tri de Lachine comme si le contrat d’exploitation s’appliquait « dans un geste de collaboration ». Elle a cessé en mai dernier.

Maux de tête

Le centre de tri de Lachine donne des maux de tête à l’administration municipale depuis plusieurs années.

Il a été inauguré en novembre 2019 et devait remplacer les installations vétustes du centre de tri Saint-Michel, qui ne répondait plus aux normes.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, lors de l’inauguration du nouveau centre de tri des matières recyclables de Montréal (CTMR), situé dans l’arrondissement de Lachine.

Mais le site s’est avéré moins performant que prévu, au point que Montréal a refusé d’en prendre possession. L’exploitant en rejette la responsabilité sur l’entreprise qui a construit la machinerie de tri, qui sépare moins bien que prévu le plastique du papier. Au point que des milliers de tonnes de matières recyclables se retrouvent à l’enfouissement, a révélé La Presse la semaine dernière.

Puis, à l’hiver 2020, l’entreprise qui devait exploiter le site, Rebuts solides canadiens (RSC), s’est mise en faillite. Elle avait pourtant encaissé 30 millions en aide municipale en 2018.

Ricova, entreprise intégrée de collecte, de tri et d’exportation de matières recyclables, a accepté de reprendre les contrats municipaux de RSC, dont le centre de tri de Lachine.

C’est cette entreprise qui mène maintenant le combat contre le fournisseur de l’équipement du centre de tri, Machinex, afin que ce dernier trouve une solution aux problèmes de performance de son matériel. Machinex réplique que la matière qui entre au centre de tri ne correspond pas exactement à celle qui était prévue au contrat.

« La Ville utilise actuellement tous les leviers disponibles pour que les exigences contractuelles, et donc la réception provisoire, soient atteintes dans les meilleurs délais », a indiqué le service des communications de la Ville de Montréal.